LA DETTE : ENFANT DU DIABLE ?
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- Publié le jeudi 18 septembre 2014 16:50
- Écrit par Claude Derahan
Et Dieu dans tout ça ? La célèbre question resurgit au moment où l’euro est en crise. « Et Dieu dans la crise de l’euro? » questionne Le Monde. Et si le sentiment religieux avait sa place dans les questions financières ? Angela Merkel, fille de pasteur, serait-elle influencée dans ses choix par le « sens du péché » du protestantisme ? Certains décèlent une volonté, sans doute inconsciente, de punir voire de condamner morale-ment, les pays qui s’endettent.
Là encore, religion et finance entrent en conflit. La condamnation de l’usure, voire du prêt à intérêt, était une vérité consacrée pour certains religieux à l’époque de la Renaissance. D’où la volonté de certains financiers de se racheter en soutenant des artistes.
Banquiers, Botticelli et le Bûcher des vanités
L’exposition est centrée notamment autour du peintre Botticelli et du religieux Savonarole (source :The Economist). Ce dernier gagna une grande influence à Florence à partir de 1494. Dans ses prêches enflammés, il dénonce une société qui recherche le profit, le luxe et la gloire. Il critique les dépravations dont souffre l’église.
C’est lui qui organise, en 1497, le Bûcher des vanités, où les Florentins, en signe de pénitence, viennent brûler des vêtements et des bijoux, pendant que des artistes sacrifient des tableaux jugés licencieux et des livres libertins. Cette fête s’était substituée à l’ancien carnaval.
Savonarole, par son excès de rigueur et la violence de ses paroles, finit par s’attirer les foudres des plus hautes autorités de l’Église. Il sera déféré devant l’Inquisition en mai 1498, condamné à mort et exécuté.
Personnage controversé, Savonarole a marqué Botticelli. Même si les liens du peintre avec le religieux divisent les historiens, certaines de ses dernières œuvres témoignent de son influence. La Calomnie d’Apelle est une toile allégorique. Par sa teneur morale, elle rompt avec les premières œuvres du peintre, très sensuelles, comme la Naissance de Vénus.
Cette toile, offerte à un jeune banquier, nous rappelle que la naissance de l’industrie financière internationale et celle de la Renaissance sont intimement liées, nous explique The Economist.
La prohibition religieuse de l’usure
Ainsi, la religion est souvent invoquée quand il s’agit d’activités financières. L’usure, le prêt à intérêt, l’endettement sont autant de sujets qui posent problème aux religieux : juifs, catholiques, protestants et musulmans – pour se limiter aux religions du Livre – se sont tous intéressés à la question.
C’est ce que nous explique Laurence Attuel-Mendes dans un article intitulé « Microcrédit et religion : complémentarité et incompatibilité ? ». Voici comment les religions du Livre se sont positionnées sur la question de l’usure et du prêt à intérêt :
Le judaïsme
Le Pentateuque condamne l’usure. L’usure et l’intérêt sont regroupés sous le terme « tarbit ». Cependant, le tarbit est interdit entre juifs, mais permis entre juifs et non juifs. L’objectif de cette interdiction était la lutte contre la pauvreté.
Le christianisme
Les catholiques
Le catholicisme a condamné l’usure et le prêt à intérêt. L’objectif était d’éviter l’oppression et l’abus de position dominante, en mémoire des époques anciennes où les débiteurs insolvables étaient réduits en esclavage.
Dans les faits, le crédit et la dette sont restés présents chez les populations d’Europe à l’époque moderne. L’église catholique a retiré l’interdiction du prêt à intérêt du droit canon en 1830. Mais c’est en 1991 que le pape Jean-Paul II a officiellement accepté les principes de l’économie de marché.
En France, c’est dans les communautés catholiques qu’est apparu l’investissement socialement responsable.
Les protestants
Les positions des protestants ont été diverses. Luther n’était pas favorable au prêt à intérêt, sauf ceux faits pour aider l’Église, les prêtres, les étudiants, les vieux, les veuves et les orphelins. De son côté, Calvin construit une théorie moderne de l’intérêt. Il faut prêter sans intérêt au pauvre et avec intérêt au riche, puisqu’il fera de l’argent avec ce prêt.
Le protestantisme américain, développé par le pasteur John Wesley, valorise l’enri-chissement en se référant à la parabole évangélique des talents : « Seigneur, tu m’as confié cinq talents, en voici cinq autres que j’ai gagnés. » Cette éthique se rapproche de celle des Quakers, communauté religieuse dont nous avons déjà parlé. Les Quakers sont considérés comme les premiers à avoir conçu un investissement responsable, en accord avec leurs croyances.
L’islam
À la différence des autres religions, l’islam continue d’interdire l’usure et il régit toujours les activités économiques de certains pays. La finance islamique en est une manifestation, notamment en Europe. Il faut toutefois préciser que le prêt à intérêt est admis dans la totalité du monde musulman sunnite.
En islam on parle du ribâ, terme dont le sens rejoint le tarbit dans le judaïsme. Il a moins le sens d’usure que d’ « avantage illicite ». L’interdiction du ribâ a pour objectif de protéger la faiblesse ou l’inexpérience de l’autre. Elle vise à une solidarité et une coopération accrue.
En conclusion, les religions du Livre ont toutes prohibé l’usure et d’abord le prêt à intérêt. Ces interdictions visaient à protéger les plus faibles contre eux-mêmes et contre les puissants. Elles sont globalement devenues moins fortes à mesure que se sont développées les sociétés modernes.
Caude Derhan
