Une nouvelle génération #Gaza naît dans les rues de France

 

 

A la manifestation de soutien à la population de Gaza, le 23 juillet, à Paris.

Ils portent leur keffieh sur les épaules ou l'enroulent autour de la taille, comme un paréo ou un voile de danseuse orientale. Ils le nouent aussi sur le nez, copiant les hommes du désert – ou, au choix, les hooligans. Ils le portent aussi comme un cheikh (prononcer « shirr »), « style bédoin », dit l'un, « à la mode Arafat », préfère l'autre. Les filles s'en servent de hijab, ou l'accessoirisent en turban « BB » années 1960, sur un joli maquillage. Une femme ose même la triple superposition : d'abord un bandeau noir, celui qu'on pose traditionnellement sur les cheveux avant de nouer son voile ; puis un deuxième foulard, rouge, avant de finir par un troisième, vert. Les couleurs de la Palestine, « les couleurs de la résistance », dit le manifestant Azadine Chetouani.

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Dimanche 13, mercredi 16, samedi 19 et, enfin, mercredi 23 juillet : en quatre défilés, une nouvelle génération est sortie dans la rue. L'offensive israélienne dans la bande de Gaza, qui a fait à ce jour plus de huit cents morts, et le massacre de quatre enfants d'une même famille, le 16 juillet, sur une plage, ont fait descendre dans la rue plusieurs milliers de jeunes gens. « Nous sommes tous des enfants de Gaza », scandent-ils, applaudissant mains au-dessus de leur tête, avant de répéter sans fin le slogan. « Nous sommes tous des enfants de Gaza » : les bras sont tendus en avant, à la manière des supporters de foot, dont ils ont repris les maillots du PSG sponsorisés par le Qatar, et aussi ces trois bandes dessinées sur leurs joues. Il y a à peine un mois, pour les huitièmes de finale Algérie-Allemagne, les peintures de guerre, sur leur visage, étaient vertes, rouges et blanches. Le noir désormais remplace le blanc.

A la manifestation de soutien à la population de Gaza, le 23 juillet, à Paris.

Entre les vieux militants propalestiniens de la gauche « rouge », qui usent depuis les années 1970 leurs sandales sur le bitume et leurs voix dans les mégaphones, et les jeunes casseurs « ultras », qui, les samedis et les dimanches tentent de pourrir les fins de cortège de leurs slogans antisémites, brûlent des drapeaux israéliens et miment la quenelle de Dieudonné, un nouveau style de manifestants a fait jour.

Tandis que leurs aînés guettaient les dates des rassemblements propalestiniens dans les pages de L'Huma, eux prennent le RER dès que, sur leur compte Twitter, un contact poste une photo d'enfant mort sous les missiles, une info, un slogan. Leurs bannières ? Les hashtags #ManifGaza, #FreeGaza, #HelpGaza, et d'autres encore.

« BOBO-MUSLIMS »

Ils arrivent parfois à la manif en chaussures et costume de ville, l'uniforme du bureau dont ils viennent de s'enfuir, souvent sans rien dire à leurs collègues. Pour la première fois, ou presque, des jeunes gens qui n'ont pas l'habitude des manifs et se tiennent à l'écart des partis politiques, votent, travaillent, et en ce début d'été observent le ramadan, sont descendus dans la rue.

A la manifestation de soutien à la population de Gaza, le 23 juillet, à Paris.

Samir, 35 ans, porte la chemise blanche cintrée des jeunes traders que l'on voit fumer une cigarette au pied des tours de La Défense. Jamais il n'aurait imaginé manifester un jour. Intimidé, il a d'ailleurs entraîné avec lui deux copains de boulot, totalement étrangers au conflit israélo-palestinien, mais qui travaillent dans les mêmes bureaux de son entreprise de BTP. « Je suis venu pour ne pas être nonchalant », dit Samir. Lui n'a pas encore posé de keffieh sur ses épaules – « trop ostentatoire », dit-il. Il est l'un des derniers. Tous les autres, en effet, ont sorti un keffieh. Leur premier.

Le foulard à damier est devenu le signe de ralliement de ces primo-manifestants nés dans les années 1980 et 1990. Des « bobo-muslims » qui, sans qu'on leur demande, expliquent qu'ils sont bien « français », ne disent jamais de quel pays du Maghreb viennent leurs parents et ne portent pas leur foi en étendard. Depuis quelques jours, ils cherchent pourtant par tous les moyens à se procurer ce chèche que Yasser Arafat – ce Mandela qui a bercé leur jeunesse – portait à la télé, lorsqu'ils étaient enfants. « Le keffieh, c'est la résistance, c'est un truc politique », récitent en choeur ces trentenaires pour convaincre qu'il n'y a rien de religieux dans ce carré de tissu à losanges rouge et blanc, noir et blanc.

 

Personne, parmi ces nouveaux manifestants, n'a jamais mis les pieds à Gaza. En général, le foulard à damier n'est jamais entré dans leurs penderies ou leurs tiroirs. Ces derniers jours, on a cherché celui qu'un membre de la famille avait bien dû rapporter un jour de pèlerinage, avec une djellabah ou une bouteille d'eau de Zamzam.

« MON KEFFIEH ? JE L'AI SORTI DE SON PLASTIQUE HIER »

« Je porte le keffieh que mes grands-parents avaient rapporté de La Mecque, en 1996, raconte mercredi 23 juillet Wassila, qui vient de réussir son bac à Montigny-lès-Cormeilles, dans le Val-d'Oise. Il a mon âge. » Slim Saihi, 37 ans, employé de l'assureur Groupama, est venu manifester avec sa femme.

« Mon keffieh ? Je l'ai sorti de son plastique hier. Je l'avais acheté au Bourget, au salon de l'UOIF . Il a la couleur de mon cœur. »
A la manifestation de soutien à la population de Gaza, le 23 juillet, à Paris.

A Clignancourt, sur les sites de vente par correspondance, les vendeurs de keffiehs ont été dévalisés en quelques jours. Sur les trajets des manifs, on les propose à 5 euros. Certains, comme Lakhdar, un cheminot de 40 ans, ne savent pas trop encore comment appeler cette « écharpe ». On sent d'ailleurs, à la manière un peu gauche qu'ils ont de le jeter sur leurs épaules, qu'ils ne sont pas encore tout à fait à l'aise avec ce nouvel accessoire. Mohammed Bennouiouia, père de famille de 34 ans, vient de s'en procurer :

« J'ai acheté le mien à la dernière manif. C'est le premier. J'espère que les bombardements vont s'arrêter, que mon keffieh, je n'aurai plus besoin de le sortir samedi, mais je n'ai pas beaucoup d'espoir. »

Il aimerait le garder chez lui, au magasin de ses souvenirs militants, qui sont rares.

A la manifestation de soutien à la population de Gaza, le 23 juillet, à Paris.
A la manifestation de soutien à la population de Gaza, le 23 juillet, à Paris. | SAMUEL BOLLENDORFF POUR "LE MONDE"

Il y a en effet peu de photos dans le pêle-mêle politique de cette nouvelle génération. Peu de grands engagements. « Je suis tout sauf un pro des manifs, dit Arafa, 33 ans, conducteur de travaux. Je ne suis descendu dans la rue qu'une fois, c'était en 2002, contre le Front national », après la défaite de Lionel Jospin au premier tour de l'élection présidentielle. Pour d'autres, le premier choc militant date de 2008. C'était entre Noël et le Nouvel An, lors de l'opération israélienne « Plomb durci », lancée par Tsahal à Gaza. En 2013, beaucoup ont aussi manifesté contre le mariage pour tous, avec sur leur poitrine l'autocollant « Un papa + une maman », à l'endroit même où, cet été, est posé leur keffieh tout neuf. « Les repères, c'est important. »

JACQUES CHIRAC À JÉRUSALEM EN BOUCLE SUR FACEBOOK

Youtube, cet archiviste infaillible et jamais en repos, est venu rafraîchir leur mémoire et ajouter à leurs souvenirs quelques saynettes oubliées. Une scène culte du voyage de Jacques Chirac à Jérusalem-Est, en octobre 1996, tourne en boucle sur Facebook. Agacé par la sécurité israélienne qui le serrait de trop près à son goût dans la vieille ville, l'ex-président avait dans un anglais aussi frenchie qu'approximatif passé un savon aux gardes du corps : « Je commence à en avoir assez. What do you want ? Me to go back to my plane and go back to France ? This is not a method. This is provocation. » Cinq phrases devenues cultes, et ressuscitées par les réseaux sociaux, en ce début juillet, alors qu'au Proche-Orient se déroule l'opération « Bordure protectrice ». Sur le Net, les commentaires rappellent qu'à Ramallah, une rue porte le nom de l'ex-chef de l'Etat, héros inattendu de la génération Gaza.

A la manifestation de soutien à la population de Gaza, le 23 juillet, à Paris.

« Vous vous rendez compte qu'en 2008, Manuel Valls plantait un olivier dans un parc, pour la paix en Palestine ! », rappellent les manifestants. Une autre vidéo tourne sur Internet. C'était en 2006. Celui qui n'était pas encore chef du gouvernement et n'avait pas encore interdit les manifestations propalestiniennes à Paris recevait, à Evry (Essonne) encore, Leïla Shahid, actuellement ambassadrice de la Palestine auprès de l'Union européenne. La « génération keffieh » ne s'est pas gênée pour poster et partager texte et images de ces deux cérémonies. « Le PS, c'est fini. Hollande a défendu Nétanyahou. On ne votera plus jamais pour lui », assurent en choeur ces trentenaires. « On est même prêts à voter Marine Le Pen », jure Nora Saihi, élégante jeune femme de 37 ans, avant de s'éclipser, un peu avant 22 heures, rompre ce jeûne qui ne les a pas empêchés de défiler, la gorge sèche, sous le soleil, en soutien à #Gaza.

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