"J'ai honte à la France"
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- Publié le samedi 11 octobre 2014 16:10
- Écrit par Matthieu Suc
Dimanche matin, comme tous les dimanches, Nour-Eddine Hamidi va quitter son studio de 9 m2, dans le centre d'hébergement du 9e arrondissement de Paris, où, en l'absence de réfrigérateur, les aliments s'entassent sur les rebords de fenêtre et les radiateurs éteints. L'homme de 63 ans se dirigera vers le parking souterrain du Palais des congrès, porte Maillot, à la recherche de pièces abandonnées dans les chariots. Les bons week-ends, il engrange 5 euros, les mauvais, 0.
Dimanche matin, comme tous les dimanches depuis plus de quarante ans, il veillera à esquiver les contrôles de police. Pour la dernière fois, espère le clandestin. Son dossier a été examiné, jeudi 2 octobre, par le tribunal administratif de Versailles, qui doit rendre sa décision sous dix jours. Le rapporteur public a émis un avis favorable à l'abrogation de l'arrêté d'expulsion qui l'empêche de régulariser sa situation. Dernière étape d'une odyssée administrative qui aura vu, et ce n'est pas le moindre des paradoxes, le sans-papiers d'origine algérienne être défendu bec et ongles par celle qui n'était pas encore la présidente d'un parti d'extrême droite.
Le 4 décembre 1992, Nour-Eddine Hamidi est déféré en comparution immédiate devant le tribunal correctionnel de Paris. La veille, il a volé au grand magasin de luxe Le Bon Marché un pull, un fromage et de la bière. Il est également en infraction, car interdit de territoire. S'avance une jeune avocate – elle a prêté serment onze mois plus tôt –, commise d'office. " Bonjour, monsieur Hamidi, je m'appelle Marine Le Pen. "
Elle plaide, lui obtient une dispense de peine. Il ressort libre et évite l'expulsion promise. " Les magistrats ont été sympas avec moi, se souvient le prévenu. C'est incongru, la fille de Jean-Marie Le Pen qui défend un immigré clandestin. Si ce n'avait pas été elle, j'aurais été condamné. " Fort de ce succès, il la désigne à chaque fois que la maréchaussée le ramasse. Elle le défend à six reprises entre septembre 1993 et novembre 1995. A six reprises, les juridictions se refusent à sanctionner le sans-papiers. Quand la préfecture des Hauts-de-Seine convoque Nour-Eddine Hamidi, le 23 octobre 1995, il s'y rend en pensant régulariser sa situation. Mais les policiers lui passent les menottes et l'expédient à Marseille pour lui faire prendre le premier avion vers Alger. Son avocate éructe alors contre " ces méthodes lamentables " ! Au téléphone, Me Le Pen promet à Nour-Eddine Hamidi, qui a refusé d'embarquer : " Cela ne se passera pas comme ça ! Je vais venir avec une journaliste de Libération ! " Le quotidien va effectivement suivre l'audience, à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône), au cours de laquelle il est jugé pour séjour irrégulier. A la barre, Me Le Pen tonne que son client doit rester en France, " car, bien qu'algérien, il est français de fait ".
Il a fallu deux ans à Nour-Eddine Hamidi pour trouver le courage d'aborder la question politique avec son avocate. " Ah, monsieur Hamidi…, l'avait-elle coupé. Le FN n'a rien contre les immigrés, il est contre la politique d'immigration. " Mais, lui, comment explique-t-il un tel engagement de la part de celle qui fustige désormais " l'immigration massive " ? " Elle a été émue par mon histoire ", veut croire le sans-papiers.
Deux décennies d'allers-retours
L'existence de Nour-Eddine Hamidi épouse les soubresauts du XXe siècle. A sa naissance à Oran, le 9 juillet 1951, l'Algérie est alors française et lui aussi. En 1962, après l'indépendance, il ne l'est plus. Entre-temps, il a posé ses valises à Massy, dans l'Essonne, après la mort de son père pendant la guerre d'Indochine. Sa mère refait sa vie avec un boucher algérien. A l'école, l'instituteur l'interroge :
" Hamidi, de quelle nationalité es-tu ?
– Algérien, monsieur.
– Non, français ! "
A la maison, le beau-père, un militant FLN, vérifie que la leçon est bien apprise.
" Nour-Eddine, de quelle nationalité es-tu ?
– Français.
– Non, algérien ! "
Nour-Eddine Hamidi se moque de savoir s'il est l'un ou l'autre. Il a 11 ans.
Mais, toujours, les adultes le ramènent à ce dilemme. L'adolescent se rêve pilote de ligne. Tous les week-ends, il voit passer sous sa fenêtre les élèves de l'école d'Air France portant beau dans leur costume. " Pas possible, tu n'es pas français ! ", lui assène le conseiller d'orientation qui l'envoie apprendre le métier de tourneur-fraiseur. " Pourtant j'étais premier de ma classe… "
Cette nuit de mai 1968, il n'est ni français ni algérien. Seulement un gamin de 17 ans qui pense à folâtrer dans les boîtes du Quartier latin. A cause des " événements ", il n'y a plus de train pour Paris, alors, le banlieusard vole une voiture avec deux copains. Une Peugeot 403 beige. Les portes ne sont pas fermées, les clés pendent au tableau de bord. Parce qu'il conduit la camionnette de son beau-père depuis ses 14 ans, c'est Nour-Eddine qui prend le volant. A Saint-Germain-des-Prés, contrôle de police. Quatre mois de prison ferme.
A sa sortie, la vie reprend son cours, jusqu'en 1971. Sa famille est en Algérie pour les vacances. Lui refuse d'y mettre les pieds, il associe son pays d'origine aux bidonvilles franciliens où sont parqués les Maghrébins. Et il y a Irène, une secrétaire de mairie. Ils projettent de se marier. A 6 heures du matin, le 24 août, des policiers frappent à la porte de son appartement. " Veuillez nous suivre, vous êtes expulsé ! " Le préfet de l'Essonne vient de prendre à son encontre un arrêté d'expulsion " en urgence absolue ". A cause du vol de voiture commis trois ans auparavant.
Sa première semaine en Algérie, Nour-Eddine Hamidi la vit prostré, il refuse de sortir, de découvrir ce pays qu'il ne connaît pas, de s'exprimer dans cette langue qu'il parle mal. Au bout d'un an, il se procure de faux papiers et rentre en France.
Le début de deux décennies d'allers-retours. Trois fois, il est expulsé. Trois fois, il revient. La dernière, légalement. Après avoir travaillé comme chauffeur du wali – le préfet – de Constantine, il obtient au consulat de France un visa touristique d'un mois. " Un mois, pas plus ", martèle le douanier à l'aéroport d'Orly. Nous sommes le 17 juillet 1991. " J'y suis toujours… ", sourit le clandestin. A l'expiration de son visa, il demande sa régularisation. Ses six frère et sœurs ont la nationalité française. Lui n'y a pas droit, à cause de l'arrêté d'expulsion de 1971. Sans-papiers, sans travail, il finit dans la rue, vole pour survivre.
Après le procès d'Aix-en-Provence, il ne recroise pas Marine Le Pen. L'avocate abandonne la robe pour créer le service juridique du FN. De son côté, celui qui incarnait les " double peine " échappe un temps aux contrôles de police. Il retombe dans l'oubli.
Errance
Mercredi 14 mai, dans un square parisien,emmitouflé dans une parka et trois épaisseurs – gilet, pull en V et col roulé –, il collecte les mégots, le regard vide. " Je m'emmerde ", soupire-t-il. Il y a un an, à l'issue d'un premier rendez-vous afin de le convaincre d'accorder une interview, il avait dit non. Au printemps, il a dit oui. Il hésite par peur d'être récupéré par le Front national. " Me Marine Le Pen ne m'a pas sauvé, elle m'a aidé ", tient-il à préciser.
A entendre Nour-Eddine Hamidi, celle qui l'aurait " sauvé " serait Me Mylène Stambouli. Ancienne élue Verte à la Mairie de Paris ayant rejoint depuis le Front de gauche, cette avocate spécialisée dans le droit des étrangers a obtenu un titre de séjour temporaire pour Nour-Eddine Hamidi qui lui a permis de travailler aux Restos du cœur au début des années 2000. Mais l'arrêté d'expulsion de 1971, toujours valide, empêche toute régularisation définitive.
Il arrive que Nour-Eddine Hamidi s'arsouille et commette des délits. Durant cette décennie d'errance, son casier judiciaire s'enrichit de dix-neuf condamnations " dont la nature révèle qu'elles sont pour partie liées à sa précarité et à son addiction à l'alcool ", souligne la commission d'expulsion des étrangers, qui a émis un avis favorable à sa naturalisation. En dépit de cette recommandation, la préfecture de l'Essonne a estimé, le 26 novembre 2013, que " - sa - présence sur le territoire français constitue toujours une menace grave pour l'ordre public ". Me Stambouli a déposé fin avril un recours devant le tribunal administratif. " C'est de l'acharnement, dénonce l'avocate. Les décisions de justice nous sont favorables, et l'administration refuse de le régulariser. C'est quelqu'un qui, certes, a ses fragilités, mais une vie de précarité derrière lui et aujourd'hui un âge avancé. Qu'est-ce que cela leur coûte de lui accorder ses papiers ? "
Vingt années de requêtes et autres recours gracieux ont éloigné Nour-Eddine Hamidi de ses proches. " Mes frère et sœurs ne comprennent pas ma situation. Dès que j'obtiens un rendez-vous à la préfecture, ils s'imaginent que ça y est, c'est réglé. Hélas, non ! Alors ils croient que je le fais exprès. Je ne renouerai avec eux que lorsque j'aurai obtenu mes papiers. " En attendant, le Secours catholique s'est substitué à sa famille, l'a aidé à décrocher son petit studio. " Il était dans la galère, se souvient Françoise, une bénévole qui préfère garder l'anonymat. De fil en aiguille, il a remonté la pente. C'est quelqu'un de très courtois et qui, par sa capacité d'analyse, son intelligence, se situe au-dessus des autres personnes que nous accompagnons. "
A l'occasion de son audience du 2 octobre, Françoise l'a accompagné dans ses démarches. Sur nombre de documents figure encore le tampon " D 2639 ", le numéro de toque – la boîte aux lettres des avocats – de Me Le Pen. Nour-Eddine Hamidi n'en veut pas à celle qui réclame le retrait de la nationalité aux délinquants récidivistes, lui qui a un casier judiciaire long comme le bras. Il ne lui en veut pas davantage quand elle dénonce " l'immigration sanitaire ", lui dont la carte d'aide médicale de l'Etat représente le dernier papier d'identité. Sans cette pièce, il ne pourrait pas soigner son hépatite C chronique. Il n'a qu'un grief, qui porte sur la question identitaire : " Un jour, Marine Le Pen m'a dit : “On va faire une demande de réintégration de la nationalité française.” Je n'ai pas aimé cette expression. Je n'ai pas à être réintégré, je suis français. "
Après de si nombreuses déconvenues, Nour-Eddine Hamidi s'interdit d'évoquer des projets trop précis pour l'avenir. Mais s'il obtient enfin ses papiers, il en avoue un à demi-mot : vivre comme tout le monde.
Matthieu Suc
© Le Monde
NB : le titre est de www.nouvellerepubliquedeguinee.net

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