Ali Zamir, sauvé des eaux (Le Monde, avec Vidéo)

Ali Zamir, 2016.

L’éditeur nous avait prévenus qu’Ali Zamir était « quelqu’un d’extrêmement humble ». Pourtant, nous étions sûrs qu’après le grand bruit causé par ses tracasseries administratives cet été, le romancier de 29 ans afficherait une certaine assurance. Mais non, l’auteur d’Anguille sous roche, rencontré à Paris début septembre, s’excuse presque d’avoir provoqué un tel emballement médiatique. Cette folle journée du 16 août où les éditions Le Tripode, apprenant que la France refusait de délivrer un visa au jeune écrivain comorien, lançaient une pétition qui fit le tour des réseaux sociaux. Très vite, des journalistes, lecteurs précoces et ardents défenseurs du roman, montaient au créneau sur le fil de l’Agence France-Presse et les ondes de Radio France. L’éditeur espérait que l’affaire serait vite réglée et qu’on reviendrait à l’essentiel : le texte. Le lendemain soir, l’écrivain recevait son visa pour la France. On ne saura jamais pourquoi la préfecture de La Réunion, région par laquelle son avion devait transiter, lui avait interdit d’entrer sur son territoire. Revenons au texte, donc.

« (…) pourquoi dit-on “tomber amoureuse”, c’est quoi ce langage-là, pourquoi pas “culminer” ou “percher”, quelque chose comme ça, mais “tomber”, un verbe de malheur pourtant, c’est un verbe suicidaire, car si l’on accepte de tomber comme ça, alors là, c’est grave, c’est comme ça qu’un perroquet finit par avaler sa langue sans le vouloir, le suicide langagier, mais cela ne me concerne pas, ça concerne plutôt ces soi-disant Immortels, qui est immortel dans ce monde déjà, mon œil, ces présumés Immortels en habit vert qui s’enferment tous les jeudis, comme des fous, dans un certain quai Conti pour débattre du sens des mots (…) ». Où Ali Zamir est-il allé chercher « ce langage-là » ?

Le premier jour où il a entendu la voix d‘Anguille

Face à nous, il laisse son air timide, sourit, puis éclate de rire. Sa femme, qui ne le quittera pas des yeux de tout l’entretien, l’entoure de son regard bienveillant et rit avec lui. Le voilà qui raconte à son tour le premier jour où il a entendu la voix d‘Anguille, son héroïne, en train de se noyer dans l’océan Indien et qu’il s’est mis à écrire ce roman d’une seule et unique phrase parce qu’il y avait urgence. Sans s’arrêter pendant un an, sans revenir en arrière car, c’est sûr, il aurait tout « barré, barré, barré ». « Tout n’est pas de bon goût chez cette Anguille-là », admet-il.

Anguille est donc née un jour de 2009. Ali Zamir se trouve au Caire, en Egypte, où il suit des études de lettres. C’est sa cinquième année. Il a déjà écrit des nouvelles, il en a déchiré beaucoup aussi. L’une d’elles, Mangeuse de rat, a remporté un prix. Mais là, c’est différent. Son île natale d’Anjouan, la ville de Mutsamudu et le quartier de Mjihari lui manquent. Devant ses yeux, il voit la mer, la citadelle, la médina, il entend le bruit des vagues et les moteurs des pirogues. L’image lui donne du courage. Ali Zamir écrit : « (…) ce qui rendait plus splendide et plus sonore le point du jour, c’étaient tout d’abord les cocoricos et les caquets des coqs et des poules qui mettaient un grand bruit aux alentours (…) ». Il écrit en rimes ? Ses yeux s’illuminent. Très jeune, il a lu Baudelaire, Lamartine, Hugo. « C’est impossible d’écrire sans me référer à la poésie, sans rêver un peu et faire rimer et les mots et les sentiments et les sons », explique-t-il.

En cela, Etoile errante, de J. M. G. Le Clézio (Gallimard, 1992), constitue pour lui un modèle de description des sensations que provoque la mer. « C’est comme si j’étais sorti de mon corps pour retrouver ma ville de Mutsamudu, poursuit-il. J’écris en quelque sorte pour me sentir libre. » Le mot « libre » revient souvent au cours de la rencontre. Pour Ali Zamir, il désigne son envie de se laisser emporter par la fiction, d’aller au-delà de ce qu’il imagine. Dans cette quête d’absolu, il invente un texte sans temps morts, que chaque lecteur pourra ponctuer et faire vivre dans sa voix, à sa manière, le recréant indéfiniment.

La faute à « Bonjour tristesse »

Anguille remet tout en question comme pour conjurer son sort : les manières de vivre, d’aimer, de penser, de parler. Pour l’écrivain, cette révolte ne pouvait passer que par la voix d’une femme. La faute au roman qui lui a donné envie d’écrire : Bonjour tristesse, de Françoise Sagan (Julliard, 1954). C’est une tante qui travaille dans une librairie à Mayotte qui le lui a offert. Son père est directeur d’école, et Zamir a grandi entouré de livres. Mais là, c’est autre chose : il a 13 ans, et l’effronterie de Cécile, « son je-m’en-fichisme » le marquent durablement.

Par la suite, il lira Flaubert, Madame Bovary, qui l’a beaucoup inspiré au moment de décrire l’amour d’Anguille pour Vorace, le pêcheur. Irait-il jusqu’à dire qu’Anguille, c’est lui ? Il rit de nouveau. Non, bien sûr, c’est une fiction, mais, oui, peut-être, la révolte d’Anguille est un peu la sienne. Il n’aime pas les termes « littérature de gare », « littérature classique », « grande littérature », alors il a voulu « brouiller les frontières » et mélanger les registres, dit-il. Avant de poursuivre, en regardant bien son interlocutrice dans les yeux : « Je considère la langue française comme ma patrie, ma nationalité, ma raison de vivre. Sans la langue française, je ne sais pas ce que je serais devenu. Ni l’anglais ni l’arabe ne me permettent d’exprimer librement mes sentiments. Beaucoup de gens n’ont pas conscience de ça. Que la langue française n’appartient pas aux Français. Elle appartient à un monde francophone dont font partie les Comores. Et cette langue m’a choisi. »

En 2010, Ali Zamir achève son Anguille et l’envoie à des dizaines d’éditeurs en France. Sans succès. Un an plus tard, il rentre aux Comores, continue d’écrire chaque jour tout en travaillant comme enseignant, puis dans une mairie. En 2015, la réponse de Frédéric Martin, directeur du Tripode, a mis fin à cinq longues années d’attente. Croit-il enfin à son texte ? « Je pense que je peux écrire quelque chose de plus grand, affirme-t-il. On me dit écrivain, mais je ne me sens pas écrivain. J’ai encore beaucoup de choses à faire. » Comme un deuxième roman, qu’il pense finir l’année prochaine.

0
0
0
s2sdefault