Sur le terrain, la lutte est sans merci pour tenter d’enrayer l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest, d’ores et déjà la plus meurtrière depuis la première émergence de ces virus au Zaïre, en 1976. Le dernier bilan de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), arrêté au 5 septembre, fait état de près de 4 000 cas dont plus de 2 000 mortels. Dans les laboratoires de recherche et les firmes pharmaceutiques, c’est une autre bataille qui s’engage pour développer, en un temps record, traitements et vaccins.
En près de quarante ans, pas un seul n’avait été mis sur le marché. Aucun des médicaments potentiels contre Ebola n’avait même fait l’objet d’essais chez l’homme, et les travaux les concernant étaient peu médiatisés. « Jusqu’ici, la mise au point de traitements et de vaccins contre les virus comme Ebola n’était pas une priorité de santé publique, il y avait peu d’équipes de recherche et peu de financements », explique le professeur Jean-François Delfraissy, directeur de l’Institut de microbiologie et des maladies infectieuses (Aviesan).
RÉSULTATS «SPECTACULAIRES»
Depuis quelques semaines, la moindre annonce liée à ces virus fait le tour du monde. En écho aux déclarations alarmantes sur la situation en Afrique, le début imminent d’essais cliniques de vaccins fait les gros titres. Et les résultats « spectaculaires » ou « prometteurs » de différentes approches thérapeutiques, obtenus chez des primates par des équipes universitaires (associées à des chercheurs d’organismes publics et de laboratoires pharmaceutiques), sont publiés dans les revues scientifiques de premier plan. Vendredi 5 septembre, à l’issue d’une réunion de deux jours avec plus de 150 experts, l’OMS a annoncé plusieurs priorités : utiliser dès maintenant du sérum de convalescents pour traiter les patients ; vacciner dès novembre les professionnels de santé exposés, si les premiers tests sont concluants ; et évaluer au plus vite chez l’homme les traitements expérimentaux.
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« Pour les travaux fondamentaux, on assiste à une concurrence entre les journaux du groupe Science et Nature ; et, pour le volet clinique, cela se joue entre le New England Journal of Medicine et The Lancet », résume le docteur Hervé Maisonneuve, professeur associé de santé publique, bon connaisseur de l’édition scientifique. Une course à la publication de plus en plus classique dans les crises sanitaires internationales, telle la dernière pandémie grippale, en 2009. « Dans ces contextes, les revues publient en ligne avec une procédure accélérée dite de “fast track” (« voie rapide »), avec un système minimum de relecture par les pairs, et un service de communication offensif, relève M. Maisonneuve. Leur priorité, c’est que leur titre soit présent dans les médias, en particulier télévisuels, quitte à être un peu laxistes sur la qualité ou le fond. »
Le professeur Jean-François Delfraissy souligne aussi l’appétence pour le sujet « avec une certaine capacité des grandes revues à publier des articles qu’elles n’auraient probablement pas acceptés dans d’autres circonstances ». Au passage, ce spécialiste appelle à la prudence vis-à-vis des résultats annoncés chez les singes, insistant sur le fait qu’il n’y a aucune donnée disponible chez l’homme, ni de tolérance ni d’effet sur la charge virale des médicaments potentiels. C’est le cas notamment pour le Zmapp, un cocktail de trois anticorps, encore expérimental, dont les quelques stocks existants ont été administrés à sept patients, à titre compassionnel. Parmi eux, deux sont morts, quatre seraient guéris ou en passe de l’être, l’état du septième reste incertain. Un bilan difficilement interprétable, selon les spécialistes. Une étude de phase 1 simplifiée, qui aurait permis d’acquérir des données, aurait été préférable, estime Jean-François Delfraissy.
Dans la compétition internationale, les Etats-Unis ont en tout cas une longueur d’avance. Certes, c’est dans un laboratoire français qu’a été isolée et caractérisée la souche du Zaïre Ebola Virus (EBOV) en cause dans cette épidémie, avec à la clé un article dans le prestigieux New England Journal of Medicine, le 16 avril. Mais la plupart des publications sont le fait d’équipes à forte composante nord-américaine. Dernière en date : des scientifiques du centre de recherche vaccinal des instituts nationaux de la santé américains (NIH) ont annoncé, le 7 septembre, dans Nature Medicine, avoir obtenu, « pour la première fois » une immunité durable chez des macaques avec une injection d’un vaccin issu d’un virus de chimpanzé.
Des résultats qui traduisent l’antériorité américaine dans ces programmes de recherche. L’explication ? Outre-Atlantique, les virus dangereux sont considérés comme des armes de guerre, et une menace très concrète pour les soldats américains postés dans les régions « à risque ». Plus banalement, la réapparition de maladies tropicales comme la dengue confirme aussi que le pays n’est plus à l’abri d’épidémies jusque-là cantonnées aux pays du Sud. Il suffit d’aller au cinéma pour prendre la mesure de cette inquiétude : les virus sont les stars de nombreux films de science-fiction aux titres évocateurs : Alerte, Le Fléau, Infectés et plus récemment, en 2011, le blockbuster du réalisateur Steven Soderbergh, Contagion, qui raconte la course contre la montre entre les scientifiques et un virus inconnu et mortel.
MENACE DE BIOTERRORISME
Mais la frontière entre ces scénarios et la réalité est tombée en 1998. Cette année-là, Ken Alibek, l’un des scientifiques soviétiques les plus impliqués dans le développement d’armes bactériologiques, a affirmé que l’URSS avait travaillé sur Ebola. Depuis, la menace du bioterrorisme est prise très au sérieux, comme en témoigne un article publié en mai 2013 par la prestigieuse revue américaine Global Policy. L’auteure, Amanda M. Teckman, s’inquiète de la présence de mouvements terroristes dans les régions de l’Est africain et de leur capacité à utiliser le virus Ebola. Maîtriser le virus pour en faire une arme suppose une expertise, mais des scientifiques pourraient accepter de travailler pour des terroristes par intérêt financier ou par idéologie, précise-t-elle, en citant l’exemple de l’anthrax, qu’une secte japonaise avait réussi à obtenir.
Pour faire face à ces menaces, l’armée américaine s’est dotée dès 1969 de son centre de recherche, l’US Army Medical Research Institute of Infectious Diseases (Usamriid) qui emploie 200 scientifiques de haut niveau. Basé à Fort Detrick, dans le Maryland, il est adjacent au centre de recherche dédié aux maladies infectieuses du très puissant NIH. Tous deux sont équipés de laboratoires de très haute sécurité (niveau 4), les seuls habilités à manipuler les germes les plus dangereux : Ebola, anthrax, toxine botulique, peste…
Outre leurs propres programmes, le NIH et le département de la défense américain (DOD) sont les grands argentiers de la lutte contre Ebola, avec près de 65 millions de dollars (50,2 millions d’euros) de subventions accordés depuis 2004, et 50 millions de dollars supplémentaires sous la forme de contrats. Parmi les premiers bénéficiaires, le canadien Tekmira, qui a signé un contrat de 140 millions de dollars (environ 108 millions d’euros) avec le DOD (44 millions de dollars ont déjà été versés), pour accélérer le développement de son candidat vaccin ; la firme californienne Mapp Pharmaceuticals, qui a reçu du NIH 32 millions de dollars pour développer un traitement à base d’anticorps (le Zmapp), et le néerlandais Crucell, qui a bénéficié d’une enveloppe de 20 millions de dollars pour un autre candidat vaccin. De coquettes sommes d’argent pour une maladie qui n’avait jusque-là fait « que » 1 600 morts − à comparer aux 600 000 décès annuels liés au paludisme, ou même aux 20 000 cas mortels de dengue, deux maladies qui affectent aussi les pays les plus pauvres de la planète.
(Incroyable ! Lire la suite au journal Le Monde)
LA CONVOITISE DES GÉANTS DE LA PHARMACIE
