Libéria : bienvenue en enfer !
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- Publié le mardi 9 septembre 2014 15:43
- Écrit par Christophe Châtelot
A Monrovia, le 7 septembre, malades devant le centre médical Elwa, totalement saturé. TANGO POUR " LE MONDE "
Bienvenue en enfer. " Ni cynisme ni ironie dans la voix de ce jeune bénévole français de Médecins sans frontières (MSF). Mais une pointe de détresse qui se lit dans ses yeux cernés par la fatigue. Son " enfer " s'appelle Elwa, dans les faubourgs de Monrovia, la capitale du Liberia. Elwa, le plus grand centre de traitement jamais mis sur pied par l'ONG française pour lutter contre une épidémie. Un camp de grandes tentes blanches, où MSF court désespérément après Ebola, ce virus terriblement contagieux qui provoque des fièvres hémorragiques souvent fatales et qui a déjà tué plus de 2 000 personnes en Afrique de l'Ouest, dont plus de la moitié au Liberia.
Ce qui est infernal pour ce jeune volontaire, ce n'est pas de côtoyer la mort. Ce qui le hante, c'est que, depuis trois jours, au travers de la haute porte grillagée et cadenassée d'Elwa, il envoie mourir ailleurs les malades qu'il ne peut pas faire entrer dans le centre de traitement déjà plein à craquer. " Il n'y a rien de pire pour nous, sur le plan humain et sanitaire, parce que l'on ne coupe pas la chaîne de contamination ", lâche, dépitée, Laurence Sailly, coordinatrice des urgences à MSF Belgique, l'antenne de l'ONG française experte dans la lutte contre Ebola. " On est débordés, mais il faut garder le centre sous contrôle pour les employés et les malades. Donc on refuse des gens. Et c'est insupportable ", soupire-t-elle.
Elwa compte 120 lits depuis son ouverture, le 18 août. Il passera très prochainement à 160 puis à 400. Du jamais-vu pour MSF, qui a dû reprendre le centre de traitement après le départ, début août, de l'ONG américaine évangélique Samaritan's Purse. S'y ajoutent, ailleurs en ville, 80 autres places gérées, elles, par le ministère de la santé libérien, qui fait ce qu'il peut dans ce pays encore ravagé par sa dernière guerre civile achevée en 2003. Les infirmières et les médecins locaux paient un lourd tribut humain à la lutte contre Ebola : 152 professionnels de la santé ont été infectés au Liberia, 79 sont morts, selon l'OMS.
Tout cela est très insuffisant pour Monrovia, et son million d'habitants, entassés pour partie dans des bidonvilles insalubres transformés en poudrières virales. " Il faudrait 1 000 lits, maintenant, pour lutter contre cette épidémie sans précédent ; et que les autorités libériennes appellent l'étranger à l'aide ", se lamente Laurence Sailly.
Dans les allées boueuses d'Elwa, l'indignation monte. " Où sont les autres grandes ONG si promptes à débarquer sur les catastrophes humanitaires ? Elles ont peur de l'épidémie et se cachent derrière leur manque d'expertise ", s'insurge un volontaire.
Les Etats disposant de moyens d'intervention ne se bousculent pas non plus et les lourdes agences de l'ONU avancent lentement. " C'est la coalition de l'inaction, c'est choquant ", dénonce Christopher Stokes, directeur général de MSF Belgique, bien isolée sur le front épidémiologique.

La situation est devenue si critique que MSF a fait appel à l'aide à l'armée américaine, à ses services de santé, à sa logistique. Washington, qui avait lancé des porte-avions, GI et hélicoptères au secours d'Haïti ravagée en 2010 par un séisme, étudie la question. " Des organisations internationales, des pays ont promis des dizaines de millions de dollars, ainsi que des équipements pour appliquer le plan d'urgence de l'Organisation mondiale de la santé. Mais qui va mettre ce plan en musique ? ", enrage Christopher Stokes. En attendant, MSF se démultiplie jusqu'à importer un crématorium capable de brûler plus de cent corps par jour. " Normalement, ce n'est pas notre job ", souligne Christopher Stokes.
Pourtant, le temps presse. Lundi 8 septembre, sous un soleil étouffant de moiteur en cette saison des pluies, une frêle silhouette de femme délire de fièvre, recroquevillée sur des parpaings à l'ombre du mur d'enceinte d'Elwa. Les passants jettent un regard où l'inquiétude le dispute à l'indifférence. A Monrovia, ces derniers temps, un corps sans vie ou agonisant n'est pas si rare. Pour toute aide, venue de l'autre côté du grillage, la jeune fille de la malade a reçu un kit de protection sanitaire : une petite caisse blanche en plastique où l'on trouve chlore, gants, tablier, masque… pour limiter les contaminations. Les deux êtres semblent à la dérive. La jeune femme, le regard vague, ramasse des bouteilles d'eau jetées par d'autres malades.
Combien d'autres personnes contaminées agonisent dans le huis clos familial, ostracisées par leurs voisins ? Combien d'orphelins d'Ebola dans les rues ? Personne ne peut le dire. " Les chiffres sont sous-évalués et on ne parvient pas à faire de projections ", confie Pierre Rollin, spécialiste des fièvres hémorragiques au Centre américain de contrôle et de prévention des maladies : 10 000 morts, 20 000 d'ici à la fin de l'année ? " On ne voit pas la lumière, admet ce spécialiste d'Ebola. Les précédentes épidémies d'Ebola étaient à dimension humaine. Là, c'est une véritable catastrophe naturelle. On ne s'explique pas pourquoi on enregistre autant de cas en aussi peu de temps. "
Et le compteur tourne. " Chaque cas est en contact en moyenne avec 10 personnes et génère 2,4 nouveaux malades ", explique Pierre Rollin. Résultat, aucun des quinze comtés du Liberia – y compris ceux bordant la Côte d'Ivoire – n'est aujourd'hui épargné par cette épidémie, déclenchée probablement en décembre 2013 par un cas unique en Guinée, voisine. Dans cette région, les gens, et donc le virus, se jouent de frontières noyées par la forêt. L'Etat est inexistant, les rites funéraires sont autant de multiplicateurs de cette maladie transmise par contact avec les fluides corporels.
A Monrovia, les autorités ont placardé la ville d'affiches mettant en garde la population. " Ebola is real " (" Ebola est une réalité ") peuvent lire à tous les coins de rue ceux qui ne sont pas illettrés. " Ebola existe ", concède Abdu Aziz Kromah, un étudiant rencontré dans l'une des venelles fangeuses de West Point, un bidonville de Monrovia qui sort d'une mise en quarantaine. Certes, le temps n'est plus où l'on soupçonnait les autorités, gangrenées par la corruption, de gonfler le problème pour mieux détourner l'aide internationale. On ne touche plus un inconnu non plus. Mais les messages officiels, entachés par le manque de crédibilité de leurs auteurs, passent mal. Y compris ceux qui pourraient rassurer.
Finda Fallah peut en témoigner. Samedi, cette jeune femme de 30 ans est sortie guérie du centre Elwa avec deux de ses enfants de 6 et 3 ans, ainsi que sa jeune sœur de 15 ans. Ils sont dorénavant immunisés. Le virus a en revanche emporté sa mère, son mari, l'un de ses enfants, une sœur, des neveux et des nièces. Huit personnes au total qui partageaient avec les quatre survivants la promiscuité d'une seule pièce sordide à West Point, transformée en incubateur d'Ebola, souillée par les diarrhées et les vomissements sanguinolents.
Rencontrée le lendemain, Finda sourit parfois. Cette nuit pourtant, elle dormira dehors. Le toit sous lequel elle traînait sa misère est déjà occupé par d'autres, rassurés par le passage du service de désinfection. " Les gens ne s'approchent pas de nous, le pharmacien a refusé de me servir ", dit-elle. " Guérie, dites-vous ?, interroge Abdu Aziz Kromah, sceptique, à quelques pas de là. C'est MSF qui le dit ? Alors peut-être, parce que le gouvernement, lui, on ne le croit pas. "
Christophe Châtelot
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