Mais le dossier est en train de se compliquer un peu plus : le principal dirigeant d’AMR, Romain Girbal – « un garçon formidable » selon Arnaud Montebourg – a maille à partir avec la justice guinéenne. Fin juillet, la chambre d’accusation de la cour d’appel de Conakry a en effet décidé de le renvoyer devant le tribunal de Conakry pour être jugé des chefs d’accusation « d’abus de biens sociaux et de crédit, de faux et usage de faux et de blanchiment d’argent ». Cela fait plus que désordre pour un protégé de l’ancien ministre.
Cette ténébreuse affaire judiciaire fait les gros titres de la presse guinéenne depuis plusieurs mois (voir ici ou là). Elle oppose Romain Girbal à l’homme d’affaires guinéen Aboubacar Danfakha, vice-président du patronat local. Les deux hommes ont travaillé ensemble en 2012 dans la société Tifa Guinée, chargée d’attirer des investisseurs en Guinée. Romain Girbal, après avoir travaillé dans des sociétés financières à Londres, avait rejoint cette petite entreprise dont son père, Jean-Louis Girbal, ancien membre de l’ambassade de France en Guinée, était co-actionnaire. Nommé directeur commercial, il était chargé de prospecter des affaires, notamment dans le domaine minier.
Depuis que Romain Girbal a annoncé le lancement de sa société minière en 2015, Aboubacar Danfakha est entré en guerre judiciaire. Il accuse son ancien collaborateur d’avoir détourné à son profit le permis d’exploration du gisement de Boké – le seul actif de la société AMR – et d’avoir pris 120 000 euros dans la caisse. En décembre 2015, Romain Girbal a bénéficié d’un non-lieu partiel sur la partie minière mais pas sur le détournement de fonds. Mais à la suite d’un appel du Parquet, le dirigeant d’AMR se voit aujourd’hui poursuivi par la justice guinéenne sur les deux volets.
Le procès devrait avoir lieu dès septembre. La justice pourrait même remettre en cause les droits miniers attribués à la société AMR, à en croire la presse guinéenne. Tout le projet minier pourrait alors voler en éclats. Arnaud Montebourg se serait-il commis imprudemment ?
Interrogé par Mediapart, Romain Girbal minimise le risque. « C’est une affaire personnelle qui ne concerne pas AMR », affirme-t-il, avant d’assurer de « sa confiance dans la justice guinéenne ». « Cette histoire judiciaire est une tempête dans un verre d’eau. Il y a eu un non-lieu. Il y aura un nouveau jugement qui, je suis sûr, confirmera le premier », soutient Daniel Lebard (ex-Rhodia), le plus important co-actionnaire de la société, manifestement peu au courant de l’affaire judiciaire en Guinée. « La société n’est pas en cause », affirme-t-il, tout en trouvant néanmoins « cette affaire un peu bizarre ».
Bizarre, certes, comme souvent pour les affaires minières en Afrique. Impossible en effet de cerner cette dispute judiciaire sans la resituer dans le contexte guinéen. Ce pays possède de très grandes richesses minières (bauxite, diamants, fer, or) qui attirent toutes les convoitises et toutes les corruptions. Tous en profitent sauf les Guinéens, à l’exception de quelques politiques bien placés. Chaque changement politique donne lieu à de sombres règlements de comptes, à des batailles rangées pour déterminer quel clan profitera de l’accaparement des richesses.
Tout de suite après son élection en 2010, le nouveau président guinéen, Alpha Condé, a remis en cause tous les permis miniers attribués par son prédécesseur, en dénonçant les pratiques de corruption lors de leur attribution (voir notre enquête - Guinée : corruption, putsch et eldorado minier). Après un audit mené par KPMG, plus de 800 permis ont été annulés, dont ceux détenus par le trouble homme d’affaires franco-israélien, Beny Steinmetz, qui figure en bonne place dans les Panama Papers.
Pour sortir le pays de la spirale de la pauvreté, le président guinéen a placé le développement des ressources minières comme objectif prioritaire. Bien que les marchés des matières premières se soient totalement effondrés depuis deux ans, il ambitionne toujours de tripler la production de bauxite d’ici à 2020. Plusieurs géants miniers sont déjà présents dans le pays, dont Rio Tinto, le consortium chinois China Power Investissement Corporation, et le groupe d’aluminium russe, Rusal. D’autres se sont mis sur les rangs pour profiter de l’occasion de cette grande distribution. Mais depuis le rachat de Pechiney, plus un groupe français ne figure sur la liste.
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C’est un des aspects qui semble avoir poussé Arnaud Montebourg, adepte du “produire français”, à apporter son soutien au projet minier que lui a présenté Romain Girbal. Sans trop se poser de questions sur les dangers de s’aventurer dans un monde minier plus qu’opaque en Afrique, l’ancien ministre de l’économie a accepté d’apporter son soutien moral et son parrainage au dossier. Il a posé cependant trois conditions : la société devait être immatriculée en France et y payer ses impôts ; l’actionnariat devait être lui-même français ; enfin, les actionnaires devaient s’engager à développer le projet industriel, en construisant une usine de l’alumine en France.
Ouvrant son carnet d’adresses et mettant en marche ses réseaux, Arnaud Montebourg a aidé à trouver des investisseurs que les deux fondateurs n’étaient, jusqu’alors, pas parvenus à intéresser. Mais il n'a pris aucune participation dans la société.
Sur le papier, tout paraît nickel. La start-up affiche ses ambitions de devenir une nouvelle société minière, exploitant la bauxite. Mais elle entend mener ses activités de façon responsable, en association avec les populations locales, dans le respect des normes environnementales et éthiques (voir son site). Dans ses statuts, de nombreuses dispositions sont prises pour sanctionner toute dérive, pour écarter tout membre soupçonné de corruption.
Mais avoir un permis d’exploration ne fait pas d’un coup un groupe minier. Il faut des moyens financiers énormes : l’exploitation d’un gisement de bauxite se chiffre en centaines de millions de dollars. Il faut être introduit dans ce secteur très à part, avoir des associés, des partenaires. Une vision conservatrice, a rétorqué Arnaud Montebourg à tous ceux qui soulevaient quelques objections. Avec du temps, de la volonté, on peut abattre des montagnes, selon lui. Ou en l’occurrence, brasser des centaines de millions de mètres cubes de terre pour en extraire le précieux minerai.
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Médiapart

Fin juillet, le principal dirigeant d’une société minière, soutenue par l'ancien ministre de l'économie et du redressement productif, a été mis en examen pour « abus de biens sociaux et de crédit, de faux et usage de faux et de blanchiment d’argent » en Guinée. Mais ce n’est qu’une des nombreuses ombres de cette affaire. Arnaud Montebourg aide-t-il à monter un projet industriel ? Ou s’est-il fourvoyé, à son corps défendant, à soutenir un coup financier ?