A Bamako, affrontements meurtriers entre militaires

Le Monde 02/05/2012
Bamako n'a pas fini de compter ses blessés et ses morts, ni de s'interroger, depuis que les premières rafales ont retenti dans le quartier du fleuve, lundi 30 avril au soir. Quel était l'enjeu des combats dans la capitale malienne ? Des hommes en uniforme, présentés par plusieurs sources jointes au téléphone comme des "bérets rouges", des paracommandos fidèles au président renversé le 22 mars, Amadou Toumani Touré (ATT), semblent avoir tenté un "contre-coup d'Etat avec le soutien de pays de la région". Une telle combinaison reste à prouver, mais l'enjeu des combats était bien le pouvoir.
Lundi soir, des paracommandos se sont lancés à l'assaut de points stratégiques de Bamako contrôlés par les forces de la junte du capitaine Amadou Sanogo, les membres du Comité national pour le redressement de la démocratie et la restauration de l'Etat (CNRDRE).
Mercredi matin, cette tentative avait échoué. La télévision nationale, investie quelques heures lundi soir par les bérets rouges, avait été vite reprise par les hommes du CNRDRE. Malgré les dégâts, des responsables de la junte avaient pu y diffuser leurs communiqués dans la nuit même. Les assaillants avaient, de toute évidence, surestimé leur capacité à tenir le bâtiment, ou bien ils attendaient des renforts qui ne sont pas venus.
Les hôpitaux avançaient, le 1er mai, le chiffre de 14 morts et 40 blessés. Des sources humanitaires estiment que le bilan devrait s'alourdir. Plusieurs dizaines d'autres blessés, essentiellement des militaires cachés ou disséminés dans la ville, n'auraient pas été comptabilisés.
PICK-UP CONTRE BLINDÉS
Les bérets rouges semblent être également partis à l'assaut de l'aéroport et du camp de Kati (siège du CNRDRE), près de Bamako, en braquant des véhicules en ville, faute d'un nombre suffisant de pick-up équipés de mitrailleuses lourdes. En face, les hommes du CNRDRE ont sorti des blindés. Ni l'aéroport ni le camp de Kati ne sont tombés.
Inversement, les forces du capitaine Sanogo, portant béret vert, ont pris mardi Djiconori, camp des paracommandos qui avaient quitté les lieux peu auparavant en tirant en l'air, se dispersant dans Bamako avec leur chef, le colonel Apidime Guindo, ex-aide de camp d'ATT. Le camp aurait subi de sérieux dommages.
Bérets verts contre bérets rouges, ces affrontements doivent faire la joie des rebelles qui tiennent le Nord du pays. L'éclatement d'une première rébellion touareg, le 17 janvier, avait marqué le début de la crise au Mali, conduisant au renversement d'ATT, à l'aube du 22 mars. Le CNRDRE avait été formé dans la hâte la nuit précédente lorsqu'une mutinerie partie de Kati s'était transformée en coup d'Etat. Les projets de renversement du pouvoir étaient alors légion. L'un d'eux impliquant des officiers supérieurs devait avoir lieu le lendemain du jour où les "jeunes gens" de Kati, qui comptent dans leurs rangs le fils de l'ex-président Alpha Oumar Konaré, avaient pris de vitesse les plus gradés.
Kati, vaste cité militaire vétuste, incarne l'un des drames du Mali. Les unités qui s'y trouvent cantonnées ont été, progressivement, marginalisées par le pouvoir au profit des unités dites d'élite, comme les bérets rouges du Régiment commando parachutiste (RCP). Depuis le coup d'Etat, ces derniers avaient conclu avec la junte ce qu'un responsable politique malien qualifie de "gentleman agreement". Les paracommandos s'étaient fait discrets, mais restaient en armes dans leurs camps, notamment celui de Djicoroni, à Bamako, avec pour mission de protéger ATT sans intervenir en ville ou dans le débat politique.
UN VAINQUEUR : LE CAPITAINE SANOGO
Depuis, Amadou Toumani Touré a pu quitter le Mali, un plan de "retour à l'ordre constitutionnel" a commencé à se mettre en place, mais l'accord entre forces militaires rivales a volé en éclats. Alors que les combats semblaient toucher à leur fin mercredi, un vainqueur se dessinait au milieu de la confusion : le capitaine Sanogo, chef du CNRDRE.
Les unités d'élite ont été défaites par une coalition de militaires qui portent un badge avec le visage du chef de la junte, qui en théorie n'assure plus le pouvoir depuis la signature d'un accord-cadre, le 6 avril. Ce texte, signé sous la pression des pays de la région, prévoit un retour à l'ordre constitutionnel. Un président par intérim et un premier ministre ont été nommés, un gouvernement formé, des élections doivent être organisées. Autant de dispositions destinées à écarter la junte du pouvoir. Or, celle-ci fait de la résistance. Trois ministres de poids (défense, sécurité, administration territoriale), issus de ses rangs, font partie du nouveau gouvernement.
Quant au capitaine Sanogo, il pèse sur les décisions et s'oppose au déploiement d'une force de la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest (Cédéao), comme à l'extension de la transition à douze mois. Les affrontements à Bamako vont-ils servir de prétexte pour bloquer ce projet ? Des sources proches de la junte, jointes au téléphone, ont accusé les bérets rouges d'avoir reçu l'appui de soldats de la région, aussitôt qualifiés de "mercenaires", et affirmé qu'un ou plusieurs avions auraient tenté d'atterrir à Bamako avec des renforts venus "de pays de la région".
Le chef d'état-major général des armées désigné par la junte, le colonel Ibrahim Dahirou Dembele, a déclaré à l'ORTM : "Avec l'appui de mercenaires, les parachutistes devaient, dans un premier temps, conquérir l'ORTM et l'aéroport pour permettre l'arrivée de renforts extérieurs." L'officier affirme aussi que le but de l'opération avait pour "objectif l'assassinat de chefs militaires et particulièrement le président du CNRDRE, le capitaine Sanogo". La télévision a également présenté un prisonnier décrit comme un ressortissant du Burkina Faso voisin. Des accusations graves, qui devraient faire monter le ton entre le putschiste de Bamako et des pays comme le Burkina Faso, la Côte d'Ivoire, le Nigeria ou le Bénin. Après les bérets rouges, c'est aux chefs d'Etat d'Afrique de l'Ouest que le capitaine Sanogo va devoir faire face.
Jean-Philippe Rémy

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