Obama résigné et à la peine face à Romney
- Détails
- Publié le jeudi 4 octobre 2012 16:06
- Écrit par Thomas Cantaloube
De notre envoyé spécial à Denver
Obama l’orateur, l’homme aux envolées lyriques et à la scansion de pasteur baptiste, le politicien capable de charmer une salle et de la faire vibrer, est bien connu. Celui qui l’est moins, c’est Obama le candidat à la peine. Durant les primaires démocrates de 2008, le contraste était parfois saisissant entre un Obama suscitant la ferveur des foules et se nourrissant de leur énergie, et un Obama transparent, évoluant comme un zombie durant deux heures lors d’un débat télévisé. C’est peu ou prou ce qui s’est reproduit mercredi 3 octobre lors du premier débat télévisé entre les deux candidats à la présidentielle américaine du 6 novembre.
L’enthousiasme et la force de conviction que le président des États-Unis est capable d’instiller lors d’un meeting étaient absents de sa confrontation avec son adversaire républicain Mitt Romney. Barack Obama est apparu las, et parfois résigné. Résigné à pointer les impasses (bien réelles) dans le programme de son opposant, résigné à défendre ses choix politiques qui n’ont pas permis (encore ?) de sortir le pays de la crise, résigné à expliquer une nouvelle fois les détails de son plan d’assurance santé. Sur le fond, le président s’est voulu pédagogue, mais la résignation emporte rarement l’adhésion à la télévision.
Obama et Romney se serrant la main à la fin du débat.© Thomas CantaloubeÀ un moment donné, Obama s’est lancé dans une explication de son plan d’assurance santé : il s’agissait, mot pour mot de la même que celle qu’il livrait il y a déjà deux ans, et qu’il n’a cessé d’exposer depuis. Cette énième répétition est apparue comme un aveu d’impuissance. Comme si, deux ans après que la réforme a été votée, il fallait encore en faire la pédagogie comme aux premiers jours du projet de loi.
Face au président, Mitt Romney est apparu sûr de lui. Il a évité les gaffes dont il est coutumier (même s’il a annoncé au modérateur du débat qu’il arrêterait de financer la chaîne de télévision publique pour laquelle il travaille s’il était élu, le licenciant en quelque sorte en direct), et il est parvenu à sortir de sa diction robotique qui le rend si souvent hautain. Surtout, le candidat républicain, qui est coutumier des virages à 180 degrés, a profité du débat pour amorcer un retour vers le centre après avoir mené des mois d’une campagne à droite toute. Il a semblé redécouvrir les vertus de la régulation de Wall Street, du compromis avec les démocrates, et même de son propre plan d’assurance santé lorsqu’il était gouverneur du Massachusetts.
Comme en boxe, quand un débat télévisé ne se gagne pas par K.-O., il se décide aux points, c’est-à-dire sur les apparences. Et là, même si Obama a eu la meilleure réplique des 90 minutes d’échange lorsqu’il a ironisé sur les non-dits de son adversaire en lançant « Je doute que Mitt Romney garde ses projets secrets parce qu’ils sont si remarquables ! », le républicain est parvenu à se présenter sous son meilleur jour. Il était l’homme du « Demain, je rase gratis ! », face à un président qui a conclu sur une promesse : celle de se battre pour les Américains s’ils le réélisent.
En même temps qu’il disait cela, Obama n’avait vraiment pas l’air d’avoir envie de se battre, mais plutôt de vouloir retourner au chaud à la Maison Blanche sans avoir à défendre son bilan. Alors que Romney, avec son sourire Colgate et son profil d’acteur hollywoodien, avait l’air vraiment convaincu de pouvoir fournir à ses concitoyens des emplois, des meilleurs salaires et des baisses d’impôts… sans pour autant devoir expliquer comment il s’y prendrait pour y parvenir.
Il est douteux que sa relative contre-performance de mercredi soir entame l'avance d'Obama
Depuis le début de sa campagne, les conseillers de Romney n’ont pas caché qu’ils prenaient pour modèle l’affrontement de 1980, qui avait opposé « l’optimisme ensoleillé » de Ronald Reagan à la dure réalité de la gouvernance en temps de crise de Jimmy Carter. C’est exactement la confrontation qui s’est produite mercredi soir.
À l’issue du débat, dans la « Spin Room », cette phase du « On refait le match » avec les proches des deux candidats qui viennent se mêler aux journalistes, un conseiller de Romney expliquait : « Ce soir, je n’ai rien à ajouter. Mitt a parlé pour lui-même. » Tout en disant cela, une vingtaine de pontes du parti républicain expliquaient néanmoins pourquoi leur candidat avait remporté la confrontation…
De leur côté, les proches d’Obama défendaient leur vision du débat. « Le président a parlé ce soir aux Américains : il leur a exposé clairement le choix qu’ils avaient à faire le 6 novembre et a démontré combien les politiques proposées par les républicains affaibliraient le pays », selon les mots de Jim Messina, directeur de la campagne de réélection d’Obama. Toute la stratégie du camp Obama repose sur ce postulat : que les Américains sauront reconnaître les efforts entrepris par la Maison Blanche depuis quatre ans pour sortir le pays de l’ornière, et qu’ils ne se jetteront pas dans les bras d’un adversaire extrémiste.
Les commentateurs politiques américains aiment faire de chaque étape de la campagne (les conventions, les gaffes, les débats), un moment clef, celui où toute l’élection peut basculer. En réalité, ces événements ont beaucoup moins d’importance.
Cela fait quelques semaines que Barack Obama s’est taillé une petite avance dans les sondages nationaux, mais une avance encore plus déterminante dans le décompte de grands électeurs – la seule mesure qui vaille. Il est douteux que sa relative contre-performance de mercredi soir entame cette avance. En 2004, John Kerry avait dominé George W. Bush lors des débats, mais cela ne l’avait pas empêché de perdre l’élection.
Surtout Mitt Romney, en dépit de sa bonne performance, reste l’homme qui promet de diminuer davantage le filet de sécurité sociale et qui admet ignorer « 47 % des Américains », qui ne voteront jamais pour lui. Il reste encore deux débats présidentiels (et un entre les candidats à la vice-présidence), qui sont deux chances pour Obama de se refaire, mais il ne faut pas ignorer la tendance de fond qui demeure : Obama, malgré ses défauts et ses échecs, demeure un choix plus sensé pour une majorité d’Américains.
