La menace grandissante de Boko Haram

 

François Hollande a convoqué samedi 17 mai un sommet pour la sécurité au Nigeria, afin d'organiser la coordination régionale pour lutter contre le groupe islamiste responsable du rapt de plus de 200 lycéennes. Mais qu'est-ce vraiment que Boko Haram ?

Il y a quelqu’un qui se frotte les mains grâce au rapt de plus de 200 jeunes lycéennes nigérianes et grâce à la campagne internationale pour leur libération : c’est l’initiateur de ce kidnapping de masse, Abubakar Shekau. Très agité dans les vidéos qu’il a diffusées, mais se complaisant manifestement dans son rôle de nouvel ennemi numéro 1, le leader de Boko Haram a d’ores et déjà réussi son pari : faire parler de lui et de son mouvement islamiste messianique aux quatre coins de la planète. « Ce pauvre type de Maiduguri (une ville du nord-est du Nigeria) n’en croit pas sa chance », a avancé Fatima Akilu, qui fait partie des conseillers du président nigérian, dans le Wall Street Journal. « Il n’aurait jamais imaginé que le président des États-Unis prononcerait son nom. Il est désormais sur toutes les lèvres et il va continuer à frapper partout où il peut pour rester dans la course. »

Boko Haram n’est pas un groupe terroriste inconnu. Cela fait une quinzaine d’années qu’il a émergé avec son nom qui sonne comme un programme (« l’éducation occidentale est un péché »), mais il est vraiment monté en puissance depuis 2010. Et, alors que le président du Nigeria Goodluck Jonathan proclamait gaillardement en février dernier que « le terrorisme a été repoussé aux marges de ce pays », on a déjà comptabilisé plus de 1 500 morts (plus de la moitié sont des civils) au cours du premier trimestre 2014 ! Cette augmentation de la violence et l’incapacité du gouvernement du pays à l’endiguer nourrissent l’inquiétude des pays voisins et des pays occidentaux, qui continuent de craindre que ne se développe un nouveau « ventre mou » en Afrique après la Libye, le Mali et la Centrafrique. C’est la raison pour laquelle les États-Unis, la France et le Royaume-Uni fournissent des moyens de renseignements au Nigeria, et c’est l’argument qui a servi à François Hollande pour convoquer samedi 17 mai à l’Élysée un « sommet pour la sécurité au Nigeria ».

Tout cet imbroglio d’enjeux locaux et internationaux, d’impuissance et de projection militaire, d’émotion face au rapt des jeunes filles et de froide réalité géopolitique demande quelques éclaircissements.

  • Qu’est-ce que Boko Haram ?

Selon un ancien diplomate américain en poste au Nigeria, « une des difficultés que nous avons pour cerner Boko Haram est que ce groupe est plusieurs choses à la fois : c’est un mouvement qui s’appuie sur le ressentiment de la population du nord du pays, en particulier des jeunes, face à l’absence de l’État dans leur région, qui se traduit par un manque de développement et beaucoup de corruption. C’est aussi une association religieuse qui revendique la création d’un État islamiste et demande l’application d’une sharia rigoriste. C’est également une sorte de secte millénariste rassemblée autour d’un chef charismatique, qui fonctionne en vase clos. Enfin, c’est un syndicat mafieux qui se finance grâce à des activités criminelles : attaques de banques, kidnappings, trafic d’armes ».

Il faut ajouter à cela que, à la manière d’Al Qaïda, Boko Haram est un label – d’ailleurs ses participants préfèrent utiliser le nom arabe de l’organisation « Jamāʿat ʾahl al-sunnah li-l-Daʿwah wa-al-Jihād », qui signifie « Peuple engagé dans la propagation de l’enseignement du Prophète et du djihad ». Ainsi, différents groupes armés commettent parfois des attaques au nom de Boko Haram sans qu’ils obéissent à une hiérarchie commune. Il est ainsi très difficile d’estimer le nombre de militants, qui peuvent aller de quelques centaines de combattants aguerris jusqu’à 30 000 personnes, selon l’islamologue Mathieu Guidère.

Le leader de Boko Haram, Abubakar Shekau, dans une vidéo récenteLe leader de Boko Haram, Abubakar Shekau, dans une vidéo récente

Le leader de Boko Haram, Abubakar Shekau, est arrivé à ce poste après la mort du fondateur du groupe Mohamed Yusuf aux mains de l’armée en 2009. Abubakar était son homme à tout faire et, selon plusieurs témoignages recueillis par la presse nigériane au fur et à mesure des années, quelqu’un de profondément dévot et de fanatique. Depuis qu’il a pris la tête du mouvement, il s’est ainsi distingué par ses harangues quelque peu déplacées (il s’en prend régulièrement à Margaret Thatcher, Elizabeth II ou Abraham Lincoln traité d’« infidèle ») et par sa cruauté. Il n’hésite pas à enjoindre ses ouailles à tuer de manière indiscriminée. Lors d’un message diffusé en janvier 2014, il donnait comme instructions : « Saisissez-vous d’un couteau, rentrez dans les maisons et tuez ! Tuez n’importe qui sur votre chemin, même s’ils dorment ! »

Le kidnapping des jeunes lycéennes s’inscrit donc parfaitement dans cette stratégie radicale qui vise à choquer les consciences, provoquer le gouvernement nigérian et la communauté internationale, et susciter la crainte parmi les populations locales. « Le fait qu’Abubakar Shekau figure désormais sur la liste des terroristes les plus recherchés par les Américains, avec un prix sur sa tête fixé à 7 millions de dollars, n’est sans doute pas pour lui déplaire », estime l’analyste nigérian Azubuike Ishkwene.

  • Que fait le gouvernement nigérian ?

Le président du Nigeria Goodluck Jonathan a coutume de répéter que le problème date d’avant son accession au pouvoir en 2010, à la faveur de la mort soudaine de son prédécesseur. Cette position défensive est une tentative de le dédouaner de ce qui est souvent perçu comme un conflit entre le nord du pays (majoritairement musulman) et le Sud (majoritairement chrétien), car Jonathan est un chrétien du Sud alors que ses prédécesseurs étaient tous des musulmans. Cette attitude souligne également une forme de laisser-aller typique des hommes politiques nigérians. « Avant le kidnapping des jeunes filles, tous les attentats et les victimes des attentats terroristes dans le Nord ne représentaient qu’un bruit de fond pour les résidents du Sud, en particulier dans la mégalopole de Lagos », raconte Sony Aguwon, militant au sein d’une association de partenariat Nord-Sud. « Tout le monde ou presque s’en moquait, comme si cela se déroulait dans un autre pays. »

 

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir