Dans la salle de conférences du ministère des mines, à Niamey, la tribune a été pavoisée aux couleurs du Niger, orange, blanc et vert. Les médias sont là, en nombre, dont une dizaine de chaînes de télévision privées. Les journalistes affûtent les questions incisives qu'ils poseront tout à l'heure au ministre des mines, Omar Hamidou Tchiana, et au patron d'Areva, Luc Oursel. Dans le bureau du ministre, on met la dernière touche au communiqué de presse. Tout ce que le gouvernement compte de ministres influents attend au côté des représentants de la société civile dans le ronflement des climatiseurs. La dernière édition du quotidien pro-gouvernemental Le Sahel circule. A la « une », un éditorial intitulé « Notre uranium » affirme que « le patriotisme aura prévalu ».
La cérémonie de signature de l'« accord de partenariat stratégique » entre le Niger et le groupe nucléaire français, lundi 26 mai, est une affaire d'importance. Elle marque l'épilogue d'une négociation d'un an et demi sur un dossier qui s'est révélé, au fil des mois, à haute teneur politique. Surtout depuis que le président de la République, Mahamadou Issoufou, a tapé du poing sur la table, fin 2013, à l'échéance des conventions précédentes, quand les discussions piétinaient et qu'il a réitéré ses conditions : un « jeu d'égal à égal » et de « meilleures retombées » de l'uranium pour le Niger. Son pays en est le quatrième producteur mondial, mais les recettes tirées de ce minerai n'assurent que 5 % du budget nigérien.
Il n'y a, dans les propos de cet homme proche de François Hollande et du ministre de l'économie, Arnaud Montebourg, aucune menace. Le Niger apporte un soutien essentiel à la France dans l'opération « Serval » au Mali, comme en témoignent les Atlantique 2 (surveillance) et les Transall (transport) qui stationnent sur le tarmac de l'aéroport de Niamey, les Rafale qui s'y posent, les drones Reaper de surveillance discrètement camouflés. Tout indique que le Niger est devenu un « maillon-clé » du dispositif de lutte contre les mouvements islamistes déployé par Paris dans la bande saharo-sahélienne.
LA FRANCE JUGE LES REVENDICATIONS DU NIGER « LÉGITIMES »
Mais l'uranium, c'est une autre histoire. Le contexte géopolitique a bien été en toile de fond durant les négociations, mais il n'a jamais interféré, assure M. Oursel. Quand M. Issoufou a demandé de jouer d'« égal à égal », il soulignait seulement que l'époque où Areva dictait sa loi était révolue. Présente depuis cinquante ans au Niger, l'entreprise devra appliquer le code minier de 2006, qui prévoit que la redevance payée par les exploitants peut être portée à 12 % du chiffre d'affaires (contre 5,5 % auparavant). Les dirigeants du géant nucléaire ont renâclé jusqu'en février 2014, affirmant que ce serait « mettre en péril l'équilibre économique déjà fragile » des deux sociétés exploitantes, Somaïr et Cominak, dont l'Etat nigérien est actionnaire à plus de 30 %. Niamey réclamait aussi une « nigerisation » de la gouvernance des deux sociétés minières, dont 98 % des salariés sont déjà des locaux.
L'Etat français a beau être actionnaire à 87 % d'Areva, il laisse ses dirigeants négocier, même si M. Oursel rend régulièrement compte de l'avancée des négociations à Hélène Le Gal, conseillère Afrique à l'Elysée, et Pierre Sellal, secrétaire général du Quai d'Orsay et membre du conseil de surveillance d'Areva. Mais quand l'écologiste Pascal Canfin, alors ministre délégué au développement, assure début février, devant l'Assemblée nationale, que la France juge les revendications du Niger « légitimes », il doit corriger et compléter son propos : la viabilité des activités minières d'Areva est tout aussi légitime.
Les accords miniers ont expiré depuis le 31 décembre 2013, et Areva a décidé en janvier la fermeture de ses deux mines pour des travaux de maintenance. Pour faire pression sur les négociations, pense-t-on à Niamey. Malgré les allers-retours Paris-Niamey du patron de la branche minière d'Areva, Olivier Wantz, et les voyages de M. Tchiana à Paris, les négociations s'enlisent sur la fiscalité et la date d'entrée en exploitation de la mine géante d'Imouraren.
Sa production annuelle de 5 000 tonnes est censée gonfler les recettes de l'Etat. Las ! L'afflux de cet uranium sur le marché accélérerait la chute des cours et compromettrait l'avenir des mines en exploitation (6 000 emplois directs et indirects), déjà moins rentables que celles qu'Areva exploite au Kazakhstan et au Canada. Diplômé de l'Ecole des mines de Saint-Etienne et ancien cadre dirigeant d'Areva Niger, M. Issoufou n'ignore rien de cette dure équation économique, même s'il doit composer avec une opinion qui lui demande d'être intraitable. L'uranium n'est pas le pétrole et le Niger n'est pas l'Angola. Que faire quand le prix de la livre de minerai a chuté de 70 dollars à 30 dollars en cinq ans ? Que le marché est atone en attendant le redémarrage de certaines centrales japonaises et la mise en service de dizaines de réacteurs chinois ?
Les deux parties sont condamnées à trouver un accord. M. Oursel et Pierre Blayau, le président du conseil de surveillance, s'envolent pour Niamey le 7 mars. Avec M. Issoufou, ils vont trancher les sujets les plus sensibles : redevance, TVA, date d'ouverture d'Imouraren, gouvernance des sociétés franco-nigériennes. Donnant-donnant : Areva appliquera la loi de 2006, mais l'ouverture d'Imouraren est reportée à des jours meilleurs. Pendant deux mois et demi, les « techniciens » vont se remettre à l'ouvrage et le chef de l'Etat nigérien scellera l'accord définitif avec M. Oursel, le 19 mai, au lendemain du sommet de l'Elysée sur Boko Haram.
AREVA AVAIT BESOIN DE L'ASSURANCE D'UNE RENTABILITÉ DE SES MINES
Areva avait besoin d'un « cadre fiscal stable » et de l'assurance d'une rentabilité de ses mines, affirme M. Oursel. Il l'a obtenue pour cinq ans. Pour Niamey, l'enjeu était autant politique qu'économique. Le Niger est le dernier pays dans le classement du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), qui mesure le niveau de santé, d'éducation et de revenu des habitants. Un des rares à être sporadiquement frappé par des famines.
Dans le hall d'entrée de la résidence présidentielle, à Niamey, un grand tableau d'art naïf résume bien la situation : il représente M. Issoufou entouré de diverses ethnies avec ce mot d'ordre : « Nous croyons et soutenons l'initiative 3 N “les Nigériens nourrissent les Nigériens” du président de la République. » Elu en mars 2011 sur un « programme pour la renaissance » censé accélérer le développement et surtout assurer la sécurité alimentaire d'un pays, candidat à sa succession en 2016, il devait décrocher un accord acceptable par l'opinion sans compromettre l'avenir du secteur minier.
Avec le renforcement de la démocratie à Niamey en 2011, les négociations se sont déroulées sous l'œil – et surtout la pression – d'une partie des élites et d'ONG vigilantes, comme le Réseau nigérien des organisations pour la transparence et l'analyse budgétaire (ROTAB), relayé en France par Oxfam. Ces mouvements militants reprochaient au gouvernement de négocier dans une « opacité totale » un accord trop favorable à Areva, présenté comme le dernier avatar du colonialisme.
Ils sont à moitié rassurés. « Le fait qu'Areva consente à respecter la loi minière du Niger est une bonne nouvelle, commente Anne-Sophie Simpere, d'Oxfam. C'est une victoire de la forte mobilisation citoyenne. Mais c'est aussi un comble : il devrait être parfaitement normal que les entreprises se conforment aux lois des pays dans lesquels elles opèrent. » Les associations réclament la publication du contrat. Ce sera fait au Journal officiel, a répondu M. Tchiana. Et dans les deux principales langues du pays, le haoussa et le zarma-songhaï.
Dans la salle de conférences du ministère des mines, à Niamey, la tribune a été pavoisée aux couleurs du Niger, orange, blanc et vert. Les médias sont là, en nombre, dont une dizaine de chaînes de télévision privées. Les journalistes affûtent les questions incisives qu'ils poseront tout à l'heure au ministre des mines, Omar Hamidou Tchiana, et au patron d'Areva, Luc Oursel. Dans le bureau du ministre, on met la dernière touche au communiqué de presse. Tout ce que le gouvernement compte de ministres influents attend au côté des représentants de la société civile dans le ronflement des climatiseurs. La dernière édition du quotidien pro-gouvernemental Le Sahel circule. A la « une », un éditorial intitulé « Notre uranium » affirme que « le patriotisme aura prévalu ».
La cérémonie de signature de l'« accord de partenariat stratégique » entre le Niger et le groupe nucléaire français, lundi 26 mai, est une affaire d'importance. Elle marque l'épilogue d'une négociation d'un an et demi sur un dossier qui s'est révélé, au fil des mois, à haute teneur politique. Surtout depuis que le président de la République, Mahamadou Issoufou, a tapé du poing sur la table, fin 2013, à l'échéance des conventions précédentes, quand les discussions piétinaient et qu'il a réitéré ses conditions : un « jeu d'égal à égal » et de « meilleures retombées » de l'uranium pour le Niger. Son pays en est le quatrième producteur mondial, mais les recettes tirées de ce minerai n'assurent que 5 % du budget nigérien.
Il n'y a, dans les propos de cet homme proche de François Hollande et du ministre de l'économie, Arnaud Montebourg, aucune menace. Le Niger apporte un soutien essentiel à la France dans l'opération « Serval » au Mali, comme en témoignent les Atlantique 2 (surveillance) et les Transall (transport) qui stationnent sur le tarmac de l'aéroport de Niamey, les Rafale qui s'y posent, les drones Reaper de surveillance discrètement camouflés. Tout indique que le Niger est devenu un « maillon-clé » du dispositif de lutte contre les mouvements islamistes déployé par Paris dans la bande saharo-sahélienne.
LA FRANCE JUGE LES REVENDICATIONS DU NIGER « LÉGITIMES »
Mais l'uranium, c'est une autre histoire. Le contexte géopolitique a bien été en toile de fond durant les négociations, mais il n'a jamais interféré, assure M. Oursel. Quand M. Issoufou a demandé de jouer d'« égal à égal », il soulignait seulement que l'époque où Areva dictait sa loi était révolue. Présente depuis cinquante ans au Niger, l'entreprise devra appliquer le code minier de 2006, qui prévoit que la redevance payée par les exploitants peut être portée à 12 % du chiffre d'affaires (contre 5,5 % auparavant). Les dirigeants du géant nucléaire ont renâclé jusqu'en février 2014, affirmant que ce serait « mettre en péril l'équilibre économique déjà fragile » des deux sociétés exploitantes, Somaïr et Cominak, dont l'Etat nigérien est actionnaire à plus de 30 %. Niamey réclamait aussi une « nigerisation » de la gouvernance des deux sociétés minières, dont 98 % des salariés sont déjà des locaux.
L'Etat français a beau être actionnaire à 87 % d'Areva, il laisse ses dirigeants négocier, même si M. Oursel rend régulièrement compte de l'avancée des négociations à Hélène Le Gal, conseillère Afrique à l'Elysée, et Pierre Sellal, secrétaire général du Quai d'Orsay et membre du conseil de surveillance d'Areva. Mais quand l'écologiste Pascal Canfin, alors ministre délégué au développement, assure début février, devant l'Assemblée nationale, que la France juge les revendications du Niger « légitimes », il doit corriger et compléter son propos : la viabilité des activités minières d'Areva est tout aussi légitime.
Les accords miniers ont expiré depuis le 31 décembre 2013, et Areva a décidé en janvier la fermeture de ses deux mines pour des travaux de maintenance. Pour faire pression sur les négociations, pense-t-on à Niamey. Malgré les allers-retours Paris-Niamey du patron de la branche minière d'Areva, Olivier Wantz, et les voyages de M. Tchiana à Paris, les négociations s'enlisent sur la fiscalité et la date d'entrée en exploitation de la mine géante d'Imouraren.
Sa
production
annuelle de 5 000 tonnes est censée gonfler les recettes de l'Etat. Las ! L'afflux de cet uranium sur le marché accélérerait la chute des cours et compromettrait l'avenir des mines en exploitation (6 000 emplois directs et indirects), déjà moins rentables que celles qu'Areva exploite au Kazakhstan et au Canada. Diplômé de l'Ecole des mines de Saint-Etienne et ancien cadre dirigeant d'Areva Niger, M. Issoufou n'ignore rien de cette dure équation économique, même s'il doit composer avec une opinion qui lui demande d'être intraitable. L'uranium n'est pas le pétrole et le Niger n'est pas l'Angola. Que faire quand le prix de la livre de minerai a chuté de 70 dollars à 30 dollars en cinq ans ? Que le marché est atone en attendant le redémarrage de certaines centrales japonaises et la mise en service de dizaines de réacteurs chinois ?
Les deux parties sont condamnées à trouver un accord. M. Oursel et Pierre Blayau, le président du conseil de surveillance, s'envolent pour Niamey le 7 mars. Avec M. Issoufou, ils vont trancher les sujets les plus sensibles : redevance, TVA, date d'ouverture d'Imouraren, gouvernance des sociétés franco-nigériennes. Donnant-donnant : Areva appliquera la loi de 2006, mais l'ouverture d'Imouraren est reportée à des jours meilleurs. Pendant deux mois et demi, les « techniciens » vont se remettre à l'ouvrage et le chef de l'Etat nigérien scellera l'accord définitif avec M. Oursel, le 19 mai, au lendemain du sommet de l'Elysée sur Boko Haram.
AREVA AVAIT BESOIN DE L'ASSURANCE D'UNE RENTABILITÉ DE SES MINES
Areva avait besoin d'un « cadre fiscal stable » et de l'assurance d'une rentabilité de ses mines, affirme M. Oursel. Il l'a obtenue pour cinq ans. Pour Niamey, l'enjeu était autant politique qu'économique. Le Niger est le dernier pays dans le classement du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), qui mesure le niveau de santé, d'éducation et de revenu des habitants. Un des rares à être sporadiquement frappé par des famines.
Dans le hall d'entrée de la résidence présidentielle, à Niamey, un grand tableau d'art naïf résume bien la situation : il représente M. Issoufou entouré de diverses ethnies avec ce mot d'ordre : « Nous croyons et soutenons l'initiative 3 N “les Nigériens nourrissent les Nigériens” du président de la République. » Elu en mars 2011 sur un « programme pour la renaissance » censé accélérer le développement et surtout assurer la sécurité alimentaire d'un pays, candidat à sa succession en 2016, il devait décrocher un accord acceptable par l'opinion sans compromettre l'avenir du secteur minier.
Avec le renforcement de la démocratie à Niamey en 2011, les négociations se sont déroulées sous l'œil – et surtout la pression – d'une partie des élites et d'ONG vigilantes, comme le Réseau nigérien des organisations pour la transparence et l'analyse budgétaire (ROTAB), relayé en France par Oxfam. Ces mouvements militants reprochaient au gouvernement de négocier dans une « opacité totale » un accord trop favorable à Areva, présenté comme le dernier avatar du colonialisme.
Ils sont à moitié rassurés. « Le fait qu'Areva consente à respecter la loi minière du Niger est une bonne nouvelle, commente Anne-Sophie Simpere, d'Oxfam. C'est une victoire de la forte mobilisation citoyenne. Mais c'est aussi un comble : il devrait être parfaitement normal que les entreprises se conforment aux lois des pays dans lesquels elles opèrent. » Les associations réclament la publication du contrat. Ce sera fait au Journal officiel, a répondu M. Tchiana. Et dans les deux principales langues du pays, le haoussa et le zarma-songhaï.