Michael Brown a été tué par arme à feu samedi dernier, le 2 août, vers 14 heures, dans des circonstances encore floues, sur lesquelles deux versions contradictoires s’affrontent. Le jeune homme et l'un de ses amis étaient dans la rue. Ils marchaient sur la chaussée en se dirigeant vers leur domicile quand un policier est passé en voiture. Il leur a demandé de monter sur le trottoir. Ils lui ont répondu qu’ils arrivaient chez eux et n’ont pas obéi à ses ordres. S’en est suivie une altercation qui a dégénéré.
La police dit que l’officier a été attaqué, que Michael Brown a tenté de lui prendre son arme et que l'officier s’est donc défendu ; tandis que l’un des témoins de la scène affirme que le jeune homme n’était pas armé, qu’il a couru pour s’éloigner de la voiture de police, et qu’il levait les bras, mains en l’air, quand l’officier a tiré plusieurs fois. La police n’a pas encore révélé combien de balles l’officier a tirées. Les résultats de l’autopsie complète pourraient être connus d’ici deux à trois semaines et Benjamin Crump, l’avocat de la famille, a déjà indiqué qu’ils souhaitaient qu’une autre autopsie soit réalisée « par quelqu’un d’objectif qui n’a pas de lien avec la police de Ferguson ».
La tension est montée d’un cran quand le chef de la police Thomas Jackson a annoncé, mardi, qu’il ne révélerait pas le nom du policier impliqué afin d’assurer sa sécurité, ce qui attise les soupçons de bavure policière. « Il a été blessé. Le côté de son visage, je ne sais plus lequel, est enflé. Mais il a été emmené à l’hôpital et il est soigné », a-t-il déclaré.
Depuis, les manifestations se sont intensifiées à proximité du lieu où se sont déroulés les faits, des centaines de personnes criant des slogans tel que « Pas de justice, pas de paix ». À la tombée de la nuit, les rassemblements ont dégénéré au point d'être qualifiés d'émeutes par la presse locale. Une dizaine de magasins ont été vandalisés, une boutique a été incendiée. La police a riposté, équipée de tenues anti-émeutes, utilisant du gaz lacrymogène et des armes tirant des balles en caoutchouc. Depuis dimanche, elle a procédé à une cinquantaine d’arrestations.
Tant ces pratiques policières que la colère des habitants afro-américains de Ferguson suscitent désormais l’attention des médias nationaux. La communauté afro-américaine se mobilise et les réseaux sociaux s’indignent.
Barack Obama s’est exprimé par communiqué, dès mardi, pour présenter ses condoléances à la famille de Michael Brown, expliquer qu’une enquête fédérale avait été ouverte, et appeler au calme. À la demande du département de la Justice, le FBI a en effet ouvert une enquête et des agents fédéraux travaillent aux côtés des forces de police du comté de Saint Louis, les autorités locales en charge de l’affaire.
Voyant les manifestations se poursuivre, le président américain a cette fois pris la parole jeudi soir, depuis l’île de Martha’s Vineyard, dans le Massachusetts, où il est en vacances. Il a fait le point sur l’intervention américaine en Irak avant d'aborder la situation dans le Missouri. Il a répété qu’une enquête indépendante était menée par des officiers fédéraux puis il a insisté sur la responsabilité de la police, « devant rester ouverte et transparente ». Sans pour autant l’appeler à révéler le nom de l’officier impliqué.
Ce fait divers est donc en train de devenir une affaire nationale, provoquant de nouveaux débats sur les brutalités policières et les discriminations auxquelles fait face la communauté afro-américaine. Qu’est-ce qui explique cette mobilisation, pourquoi dure-t-elle ? Analyse en quatre points.
- 1/ La situation de Ferguson, petite ville du sud des États-Unis, marquée par la ségrégation
Ferguson est une ville de banlieue située au nord de Saint Louis, une métropole du Missouri, au centre des États-Unis. La majorité de la population du comté de Saint Louis est blanche, tandis que 63 % de la population de Ferguson est afro-américaine. Le degré de séparation et de ségrégation entre Blancs et Noirs s’est accentué dans cette zone, comme en témoigne cette étude de l’Université de Brown. Depuis dix ans, des familles blanches ont progressivement quitté Ferguson pour rejoindre d’autres banlieues plus blanches.
Les forces de police, quant à elles, sont restées en majorité blanches. La ville compte 53 officiers : 50 Blancs et trois Afro-Américains. 92 % des arrestations effectuées par la police concernent des Afro-Américains. Comme l’indique ce schéma du New York Times, la ville n’est pas particulièrement violente, elle l’est même moins que les petites villes environnantes.
« C’est le sud du pays, la frontière entre les races, les gens de couleurs différentes, est encore extrêmement marquée. Les Afro-Américains ne sont pas intégrés », résume Elijah Anderson, sociologue à l’université de Yale, spécialiste des dynamiques urbaines et des relations interraciales aux États-Unis. Le chercheur précise : « Il y a des situations similaires dans bien d'autres endroits aux États-Unis. » Si la tension monte, « c’est aussi que nous sommes en présence d’une pauvreté structurelle dans le pays, et que cette pauvreté ne fait qu’augmenter ».
Selon les données du think-tank Urban Institute, une famille blanche moyenne dispose aujourd’hui de six fois plus de richesse qu’une famille moyenne noire. Parmi les 44 millions d’Afro-Américains, plus d’une personne sur quatre vit sous le seuil de pauvreté.
D’un fait divers, l’affaire Michael Brown devient donc le symptôme d’un problème plus large. Elle relance non seulement le débat sur les brutalités policières mais aussi sur les discriminations et les inégalités auxquelles sont confrontés les Afro-Américains. Et ce, comme de nombreuses autres affaires précédentes. La dernière en date étant l’affaire Trayvon Martin, du nom de ce jeune Afro-Américain abattu par un vigile en 2012. L'acquittement de ce vigile, à l’été 2013, provoqua une série de manifestations à travers le pays.
(A suivres dans Médiapart)
