Le succès cubain de la «diplomatie Ebola»
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- Publié le vendredi 19 décembre 2014 20:26
- Écrit par Michel de Pracontal
18 décembre 2014 | Par Michel de Pracontal (Médiapart)
Cuba est le pays du monde qui a fourni le plus important contingent de personnel médical qualifié pour combattre l'épidémie d'Ebola. Cette aide constitue le fer de lance d'une diplomatie de la santé qui a joué un rôle important ces derniers mois dans la détente des relations entre Washington et La Havane.
Dans son discours sur Cuba du 17 décembre, Barack Obama associe son intention de rétablir les relations diplomatiques avec La Havane aux intérêts que partagent les deux pays « sur des sujets tels que la santé, les migrations, le contre-terrorisme, le trafic de drogue, et la réponse aux catastrophes ».
Jorge Perez, directeur de l'Institut de médecine tropicale Pedro Kouri, où les médecins cubains se forment à la lutte anti-Ebola © Reuters/Enrique De La OsaLa santé est le premier des intérêts communs cités par Obama. Le président salue l’engagement dans la lutte contre le virus Ebola de Cuba qui « a envoyé des centaines de travailleurs sanitaires en Afrique ». Et Obama d’appeler « les personnels médicaux américains et cubains (à) travailler côte à côte pour stopper la diffusion de cette maladie mortelle ».
Le président américain consacre ainsi la « diplomatie Ebola » – selon une formule du New Yorker – résolument menée par Cuba depuis plusieurs mois. En proposant son assistance médicale aux pays d’Afrique de l’Ouest touchés par le virus, Cuba a réussi simultanément à se positionner en tête de la lutte contre Ebola et à construire un partenariat avec les États-Unis. Une aide financière appréciable est venue des États-Unis, du Japon, de l’Union européenne, de la Chine ou de l’Inde. Mais Cuba a offert une ressource encore plus précieuse, son personnel médical expérimenté.
Le 12 septembre, le ministre de la santé du gouvernement cubain, Roberto Morales Ojeda, annonçait l’envoi de près de 500 travailleurs sanitaires en Afrique de l’Ouest. Une première équipe médicale formée de 165 personnes, dont 100 infirmières et 50 médecins, arrivait début octobre en Sierra Leone, l’un des trois pays le plus touchés par l’épidémie, avec le Liberia et la Guinée, où s’est rendu un deuxième groupe de 83 personnes. Début décembre, l’effectif total des équipes médicales cubaines en Afrique de l’Ouest était de 256 personnes, et 200 autres attendaient leur affectation. Aucun autre pays n’a engagé autant de personnel médical dans la lutte contre Ebola, le seul contingent du même niveau étant celui des équipes de Médecins sans frontières, dont l’effectif global est d’environ 250 personnes dans la région, note The New Yorker.
Margaret Chan, directrice générale de l’OMS (Organisation mondiale de la santé), a salué en ces termes l’aide cubaine : « L’argent et les équipements sont importants, mais ne peuvent à eux seuls stopper la transmission du virus Ebola. Les ressources humaines sont notre besoin le plus important. »
Le 19 octobre, le secrétaire d’État américain John Kerry mentionne l’« impressionnant » effort de Cuba dans le combat anti-Ebola. Dix jours plus tard, lors d’une conférence internationale sur Ebola à La Havane à laquelle participent deux spécialistes de santé américains, Raul Castro rompt ostensiblement le ton habituel des relations entre les deux pays : « Dans la lutte contre Ebola, Cuba veut travailler côte à côte avec toutes les nations, y compris les États-Unis », déclare-t-il.
La « diplomatie Ebola » de Cuba a renforcé un mouvement amorcé en décembre 2013, lorsque Raul Castro et Barack Obama se sont serré la main cordialement à l’occasion des funérailles de Nelson Mandela en Afrique du Sud. L’investissement de La Havane dans l’épidémie en Afrique de l’Ouest s’inscrit dans une tradition de diplomatie sanitaire vieille d’un demi-siècle et en partie inspirée d’Ernesto Che Guevara, qui a dirigé la révolution cubaine avec les frères Castro mais a aussi été médecin. La santé universelle a été consacrée comme un droit humain dans la constitution cubaine de 1976.
Ce n’est pas seulement un principe. Les personnels de santé cubains ont une longue expérience des missions dangereuses. En 1960, Cuba a offert son assistance médicale au Chili, frappé par un tremblement de terre, rappelle la BBC. Dans les années 1970-80, les médecins cubains sont venus en aide à des pays déchirés par la guerre comme l’Afrique du Sud, l’Algérie, le Ghana ou le Zaïre. Des médecins cubains se sont rendus au Sri Lanka après le tsunami de 2004, et ont soigné les victimes du tremblement de terre de 2005 au Pakistan. Ils ont joué un rôle crucial dans le combat contre le choléra après le séisme qui a ravagé Haïti en 2010, indique le New York Times. L’année dernière, Cuba a envoyé 4 000 médecins au Brésil.
Le pays a développé une expertise médicale de haut niveau, forte de plus de 50 000 médecins et personnels médicaux travaillant dans 66 pays. Les dirigeants cubains se sont efforcés d’en tirer parti à des fins diplomatiques, en particulier vis-à-vis des États-Unis, et cela de longue date. En 2005, après l’ouragan Katrina, le gouvernement de La Havane a mis en place une force médicale d’intervention rapide, et a proposé d’envoyer des médecins à La Nouvelle-Orléans. Même si les États-Unis ont refusé l’offre, elle n’est pas passée inaperçue.
Dans ce contexte, l’administration de Washington a accueilli très favorablement l’initiative cubaine d’activer des équipes médicales pour les envoyer en Sierra Leone, au Liberia et en Guinée. Avec l’aide technique de l’OMS, le gouvernement cubain a organisé la formation spécifique à la lutte contre Ebola de 460 médecins et infirmières, qui ont appris les précautions à prendre contre ce virus très contagieux. Atout supplémentaire des médecins cubains : beaucoup d’entre eux ont déjà travaillé en Afrique.
Si le monde entier a reconnu la qualité de l’aide médicale cubaine, celle-ci a aussi constamment servi la diplomatie de la santé menée par Raul Castro : mi-octobre, alors que le premier contingent de médecins cubains arrivait en Sierra Leone, le représentant de l’OMS à La Havane, José Luis Di Fabio, déclarait au New York Times que les efforts de Cuba pour apporter son aide lors des urgences internationales de santé étaient entravés par l’embargo imposé à l’île par les États-Unis, en freinant l’acquisition d’équipements modernes. Son appel n’est pas tombé dans le vide.
Médiapart
