Procès d’Hissène Habré, «Pinochet de l'Afrique» et ancien allié de la France

L’Afrique juge un de ses bourreaux. Après une première occasion manquée fin juillet, le procès de l’ancien autocrate tchadien Hissène Habré va s’ouvrir le 7 septembre 2015 à Dakar au Sénégal, loin des chambres de la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye. Le symbole est fort pour les victimes de celui qui fut au pouvoir au Tchad de 1982 à 1990. C’est le couronnement de vingt ans de lutte acharnée contre l’impunité. Deux décennies de combat politico-judiciaire portées par des associations de défense de droits de l’homme et des personnalités hors normes, telles que le militant Reed Brody de Human Rights Watch, mais surtout Jacqueline Moudeina, figure emblématique des droits de l’homme au Tchad.

Près de 40 000 morts ont été dénombrés, 200 000 victimes de torture dans les geôles de la tristement célèbre Direction de la documentation et de la sécurité (DDS), police politique de l’époque. Durant l’instruction de la chambre extraordinaire de Dakar, plusieurs milliers de témoignages de victimes ont été recueillis. Les organisations de défense de droits humains ont ajouté au dossier des milliers de pages de documents récupérés sur le terrain au début des années 2000. « L’existence même de ce procès est une victoire, nous avons ici affaire à l’un des pires bourreaux des temps modernes, le Pinochet de l’Afrique », explique William Bourdon, l’un des avocats des victimes.

Le 1er décembre 1990, Hissène Habré était démis par Idriss Déby Itno (IDI), son ancien chef d’état-major puis conseiller militaire. Fraîchement au pouvoir, le nouveau président permet l’ouverture d’une commission d’enquête sur les crimes de son prédécesseur. « Il était clair que c’était une manière de faire taire les collectifs de victimes qui commençaient à s’organiser », se souvient l’ancien magistrat Mahamat Hassan Abakar, qui présidait cette commission d’enquête. Sous sa direction, les fosses communes sont découvertes, des témoins – rescapés ou bourreaux – sont retrouvés. Pourtant, les recommandations de la commission n’ont jamais été mises en place. Depuis, l’opposition ne cesse de rappeler la contribution active d’Idriss Déby et de hauts responsables dans des massacres. Une opération menée dans le sud du pays par le général Déby en 1984, connue sous le nom de « Septembre noir », est particulièrement restée dans les mémoires des populations de cette zone.

« Au fur et à mesure que nous approchions du but, la peur a changé de camp », racontait Jacqueline Moudeina, rencontrée à N’Djamena, la capitale du pays, en avril 2014. Cette militante de la première heure a été personnellement victime d’un attentat à la grenade lors d’une manifestation de défense des droits de l’homme en 1995. « Personne ne croyait qu’on irait jusqu’ici. Depuis la création du tribunal au Sénégal, les plus hautes autorités de l’État ont commencé à s’inquiéter », expliquait alors la militante. De fait, jusqu’au dernier moment, la présidence actuelle a continué à affirmer vouloir que justice soit faite. Ainsi, le Tchad apparaît même comme l’un des principaux bailleurs de fonds du tribunal spécial du Sénégal.

« La stratégie a fonctionné jusqu’à ce que l’entourage du chef de l’État ne l’informe que les prérogatives du tribunal pouvaient l’éclabousser », continue Mahamat Hassan Abakar. L’article 10 des statuts du tribunal, qui stipule que les complices et subordonnés peuvent être inquiétés, sème la panique au palais présidentiel. IDI décrète la tenue d’un procès des complices de crimes de son prédécesseur.

Cette fois, il se tiendra à N’Djamena, où il peut contrôler les débats. En quelques mois la procédure est bouclée. Ce que les victimes ont demandé pendant plus de vingt ans en vain leur est « donné ». Parmi la vingtaine de condamnés, Saleh Younous, ancien patron de la DDS, et Mahamat Djibrine, tortionnaire redouté, sont condamnés à perpétuité. Alors que leurs parts de responsabilité étaient soulignées dès le rapport de la commission de 1992, il a fallu attendre les convocations de Dakar pour que la justice tchadienne s’en empare.

Au-delà de ces oppositions de forces et jeux d’influence, l’épopée macabre d’Hissène Habré est surtout la démonstration parfaite des dérives de la raison d’État. Grand allié de la France de François Mitterrand mais surtout des États-Unis de Ronald Reagan, l’ancien autocrate tchadien est un digne représentant des guerres contre les Soviétiques et leurs alliés. Gendarme anticommuniste de l’Afrique avant la chute du mur de Berlin, la France a armé et soutenu le Tchad dans sa lutte contre les velléités territoriales et guerrières du fringant colonel Kadhafi. « C’était comme ça, la France nous soutenait parce que nous étions partenaires et qu’en tant qu’ancienne puissance coloniale, elle nous devait bien ça », se souvient l’ancien ministre des affaire étrangères de Hissène Habré, le général Gouara Lassou. D’abord timorée, Paris demande de l’aide au célèbre mercenaire Bob Dénard puis à René Dulac avant d’intervenir directement militairement avec l’opération Manta en 1983. Depuis, les forces françaises n’ont jamais quitté le pays.

« La France n’aimait pas particulièrement Hissène Habré qui a entamé une politique plus tournée vers les États-Unis et le monde anglophone, c’était un mariage de raison », nuance l’opposant Acheikh Ibn-Oumar, lui aussi ancien ministre des affaires étrangères à la fin du règne de l’ex-président. Hissène Habré s’est surtout mis l’armée et les services français à dos au moment de l’enlèvement de l’ethnologue Françoise Claustre en 1975. À cette époque, il dirige le Frolinat (Front de libération du Tchad) et cherche à négocier l’échange de Françoise Claustre contre des armes et des ressources. Lorsqu’il fait torturer et tuer Pierre Galopin, l’officier du SDECE (services français de l’époque) chargé de négocier la libération de la Française, il commet une faute stratégique. « À partir de cet épisode il est devenu intolérable pour les services et la hiérarchie militaire française », décrypte un connaisseur des questions de défense en Afrique. Base de l’armée française depuis l’époque où N’Djamena était encore appelée Fort Lamy, le Tchad est la chasse gardée de l’armée française qui y voit un lieu stratégique et un partenaire indispensable. Hissène Habré n’a donc été que toléré par Paris le temps qu’un remplaçant crédible se présente.

François Hollande reçoit Idriss Déby en 2014 à l'ElyséeFrançois Hollande reçoit Idriss Déby en 2014 à l'Elysée

Idriss Déby est le candidat idéal. Après un premier séjour en France à la fin des années 1970, il s’appuie vite sur ses réseaux : « C’était l’homme de la France et il ne s’en cachait pas », se souvient un mercenaire français qui l’a croisé à cette époque. « D’après ce qu’on comprenait à l’époque, ajoute un ancien compagnon d’armes de Bob Dénard, nous avions le feu vert de Paris pour aider Habré et ses hommes en 1982. Là-bas, tout en faisant profil bas, nous avons combattu aux côtés d’Idriss Déby qui connaissait bien la France et l’aimait. Plus tard, on nous a dit que c’était notre compagnon Khalil d’Abzac qui a fait le lien entre le SDECE et Déby. »

Témoin de la proximité de Habré avec les puissances occidentales, IDI comprend vite qu’il doit se construire en s’appuyant sur l’étranger. « Il est moins idéologue que son prédécesseur et il a su convaincre la France qu’il serait un meilleur allié », appuie Acheickh Ibn-OumarAu milieu des années 1980, il part se former en France à l’École de guerre et « c’est certainement à ce moment qu’il a noué de véritables liens avec les services français qui sont à la manœuvre au Tchad depuis des décennies », explique à Mediapart le journaliste spécialiste des réseaux africains, Antoine Glaser. Il prend le pouvoir le 2 décembre 1990 grâce à la DGSE, et notamment l’appui de l’agent Paul Fontbonne, pendant que la CIA s’occupe de l’évacuation de Hissène Habré. Ce ballet d’espions « alliés » en dit beaucoup sur le rôle que le Tchad peut jouer dans la région.

Grâce à ses bonnes connexions, Idriss Déby parvient à se maintenir au pouvoir. Lors de son premier voyage à Paris, raconte Antoine Glaser dans son ouvrage Africafrance, il est invité à un dîner organisé en son honneur par la DGSE. Le message au Quai d’Orsay est clair : le Tchad est une affaire militaire, non diplomatique. Il est l’allié indéfectible de la France en abritant des bases militaires du dispositif Barkhane. Lorsque la France intervient au Mali, l’armée tchadienne répondra présente et paiera même un lourd tribut en pertes humaines. Brièvement impliqué dans le bourbier centrafricain, le Tchad est un pays frontalier de la Libye morcelée et en première ligne dans la lutte contre Boko Haram ; autant d’arguments pour l’Élysée et le ministère de la défense qui continuent à soutenir Idriss Déby. Fort de ce parrainage, le chef d’État ne fait pas mystère de sa volonté de se représenter à sa propre succession en 2016.

Idriss Déby tient le pays, et c’est tout ce qu’on lui demande. Plus subtilement et sous un vernis démocratique, les méthodes restent pourtant les mêmes : « On a tort de se focaliser sur le fait qu’il faut ou non inquiéter le président avec les massacres de Hissène Habré, affirme l’ancien magistrat Mahamat Hassan Abakar, il y a largement de quoi ouvrir un dossier depuis 1990 avec les propres crimes de Déby. » Répressions féroces de manifestations pacifiques, disparitions, tortures et emprisonnements abusifs, « tous les autres acteurs impliqués dans ce procès doivent commencer à penser à la suite logique c'est-à-dire à un procès Idriss Déby », lance l’opposant et exilé politique Abakar Tollimi.

Clément Fayol

Médiapart

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