Dedans, les vêtements colorés et les épices évoquent un morceau d’Afrique. Dehors, la neige et le froid ramènent à la réalité climatique du nord des Etats-Unis, ce jeudi 3 décembre. Le mall Karmel, à Minneapolis, est l’un des plus anciens créés par les Somaliens qui ont trouvé refuge par vagues successives depuis une génération dans la plus grande agglomération du Minnesota. A quelques blocs de là, dans le bureau de son association d’aide aux femmes, l’écran du smartphone de Fartun Weli la rappelle à une autre réalité : le choc créé par la tuerie de San Bernardino, la veille, en Californie, dont les développements sont suivis minute par minute par un pays médusé.
Elle a vite vu les conséquences collatérales de la religion du couple de tueurs : l’islam. « Nous, Somaliens, sommes à la fois immigrés, Noirs et musulmans. Dans le monde de Fox News, ça fait beaucoup », soupire-t-elle avec lassitude en réajustant son voile. Alors que le candidat républicain Donald Trump multiplie les attaques contre cette confession, proposant d’interdire aux musulmans l’accès aux Etats-Unis, la communauté somalienne de Minneapolis a déjà du mal de se remettre d’une précédente secousse : les arrestations par le FBI, en avril, de six jeunes Somaliens qui s’apprêtaient à partir pour la Syrie. Des dizaines de jeunes, une décennie plus tôt, avaient déjà rejoint la milice djihadiste des Chabab dans une Somalie dévastée par la guerre civile.
Une radicalisation soudaine
Autant ces retours guerriers au pays, après l’invasion éthiopienne de 2006, pouvaient dans une certaine mesure se comprendre, autant l’attractivité du « califat » d’Abou Bakr Al-Baghdadi, sur un autre continent, a frappé de stupeur. Avant les arrestations du mois d’avril, qui portent à une vingtaine le nombre de ces nouveaux « appelés », de premiers jeunes Somaliens avaient déjà pris la piste des « combattants étrangers » de l’organisation Etat islamique (EI).
En 2014, Abdirahmaan Muhumed a été l’un des premiers Américains tués les armes à la main sur le sol syrien. Abdi Nour, qui a quitté Minneapolis en juin de la même année et qui postait quelque temps plus tard sur les réseaux sociaux un portrait de lui tout sourire, brandissant un fusil d’assaut AK-47, illustre assez bien le profil de ces nouveaux djihadistes : une scolarité assez exemplaire, des ambitions professionnelles, et une radicalisation soudaine qui a échappé à son entourage. « C’est la grande différence avec ceux qui ont rejoint les Chabab, qui étaient souvent en rupture avec la communauté ou la loi », estime Jaylani Hussein, le président du Council on American-Islamic Relations (CAIR) pour le Minnesota à propos du groupe arrêté en avril. « Ces jeunes sont issus, en revanche, de familles bien intégrées. »
Ce sont ces précédents qui ont conduit le procureur des Etats-Unis pour le Minnesota, Andrew Luger, à élaborer un plan visant à lutter contre l’extrémisme. Un plan établi après une réunion en février sur ce thème à Washington, autour du président Barack Obama, et à laquelle ont été conviés des responsables de la communauté somalienne de Minneapolis, avec d’autres de Los Angeles et de Boston. Un effort méritoire autant qu’un redoutable défi. Car c’est peu dire que l’initiative a suscité de solides interrogations, au point d’entraîner un rapide changement d’intitulé. Il n’est plus question officiellement de « contrer l’extrémisme violent », comme il était prévu initialement, mais plutôt de « conforter la solidité de la communauté » somalienne avec, notamment, des programmes de soutien pour les jeunes Somaliens appuyés par les fondations de grands groupes économiques installés dans l’Etat, comme Cargill.
Solides interrogations
Jaylani Hussein a été l’un des plus critiques vis-à-vis de ce projet. « Il n’est pas sain de voir le département de la justice, le FBI et le département de la sécurité intérieure se mêler d’activités sociales, ça brouille les lignes et introduit beaucoup de confusion et de méfiance », estime-t-il, « au final, cela risque d’être dissuasif ». Contacté, le bureau du procureur préfère renvoyer vers les associations sélectionnées pour assurer une partie de ce travail de prévention, critiquées par d’autres organisations, non retenues. Même embarras apparent du côté d’une figure particulièrement prometteuse de la communauté somalienne, Abdi Warsame, un jeune et brillant responsable politique qui a été d’ailleurs le premier à avoir été élu au conseil municipal de Minneapolis. Sollicité, l’un de ses bras droits, Abdi Salah, décline poliment toute demande d’entretien.
Fartun Weli a également les plus grands doutes sur l’efficacité du dispositif. « Lorsqu’il a été lancé, j’ai fait partie de la Task Force qui l’encadrait, puis j’ai pris mes distances. J’y ai vu beaucoup d’ego et peu de moyens », assure-t-elle. « C’est une maladresse de mettre sur pied quelque chose destiné exclusivement aux Somaliens parce que ça renvoie principalement un message : vous êtes le problème. Ensuite, cela a créé des tensions avec les autres minorités qui se sont demandé pourquoi nous avions droit à un traitement spécial. »
Difficile de lutter contre la suspicion quand Norm Coleman, l’ancien maire de la ville jumelle de Minneapolis, Saint-Paul, également ancien sénateur des Etats-Unis, rebaptise l’Etat des 10 000 Lacs, l’un des surnoms du Minnesota, « l’Etat des 10 000 terroristes » dans une tribune publiée en avril par le quotidien Star Tribune. Jamal Abdulahi, un bon connaisseur de la communauté somalienne qui écrit régulièrement dans le même journal, déplore les amalgames auxquels prête le programme, tout en critiquant la frilosité de ceux qui s’y sont opposés. « Tout ce qui peut permettre d’améliorer notre situation est bon à prendre », estime-t-il avant de reconnaître que « la querelle a créé des divisions ». « Tout le monde est échaudé, persiste Jaylani Hussein, les responsables religieux font profil bas pour éviter les ennuis alors que leur voix pourrait être utile. Au final, c’est totalement contre-productif. »
