" Etre jeune, c'était une raison pour être tué "
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- Publié le mercredi 23 décembre 2015 15:23
- Écrit par Jean-Philippe Rémy
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Dix jours après l'attaque de plusieurs cibles militaires de Bujumbura, point de départ d'une violente répression, la capitale du Burundi reste en proie à la peur et le pays tout entier semble au bord d'une explosion de haine
Bujumbura refuse une force africaine
Sanctions, perspective d'une force africaine et reprise des négociations : voilà l'appareil mis en place pour tenter d'influer, depuis l'extérieur, sur la crise au Burundi. Seulement, la perspective de voir l'Union africaine déployer 5 000 hommes au Burundi se heurte à plusieurs obstacles. A commencer par le fait que le pouvoir s'y refuse, annonçant même que l'arrivée d'une Mission africaine de prévention et de protection au Burundi (Maprobu) serait considérée comme une " force d'invasion et d'occupation ". Un avis confirmé mardi 22 décembre par le Conseil national de sécurité burundais dont l'un des responsables, le tout-puissant ministre de la sécurité publique, Alain-Guillaume Bunyoni, a déclaré : " La menace de génocide qui justifierait ce déploiement n'est qu'une machination des détracteurs du gouvernement. "
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Ce devait être une offensive surprise. Susceptible, peut-être, de bousculer le pouvoir du président burundais. Mais les hommes qui ont lancé des attaques coordonnées sur plusieurs objectifs militaires dans Bujumbura, vers 4 heures du matin, vendredi 11 décembre, avaient tout sous-estimé, en bloc : la défense de la capitale, la vitesse de réaction des autorités et la solidité du pouvoir de Pierre Nkurunziza.
Trois camps militaires dans la capitale burundaise, une implantation de soldats à la périphérie, dans le Bujumbura rural, à Ijenda : telles étaient les cibles des commandos. Il leur fallait des armes, sans quoi ils ne se seraient pas d'abord servis en matériel dans les camps. Avant de se faire écraser. Peut-être le pouvoir avait-il été prévenu de l'imminence d'une attaque. Les assaillants, dans tous les cas, avaient mal évalué les variables militaires de l'opération. Des sources affirment que certains de leurs responsables étaient opposés à cette " opération suicide ". Seule certitude : le lendemain, les assaillants avaient reflué, mais des dizaines de corps de jeunes des quartiers contestataires jonchaient les rues.
Au fond, tout est allé de travers pour les attaquants. En quelques heures, les quartiers de Bujumbura, sillonnés par les forces loyalistes, étaient devenus des zonesoù régnait la règle du feu à volonté, sans sommation. " Tous ceux qui sont sortis sont morts ", témoigne une source dans un quartier, avec stupéfaction. Depuis, beaucoup d'habitants ont fui, jusqu'en province.
Des combats ont eu lieu, aussi, dans la partie où des poches de résistances s'étaient créées. Pendant plusieurs heures, on s'y est opposé à l'entrée des forces de sécurité, emmenées par des unités connues pour leur violence. Musaga, Nyakabiga, Mutakura, etc : c'est là qu'était concentrée l'action contre la perspective d'un troisième mandat du président Nkurunziza, à partir d'avril. On y a raflé dans le désordre, ainsi qu'à Jabe, près du centre. Enlèvements, exécutions. Parfois au hasard. " Ils défonçaient les portes, entraient dans les maisons, tiraient. Etre jeune, c'était une raison pour être tué ", affirme une source de Bujumbura, qui se terre aujourd'hui. Amnesty International publie un rapport, mardi 22 décembre, qui recense les témoignages des familles de victimes et décrit l'opération de ratissage.
épuration de l'armée
Le bilan, donné par le gouvernement, serait de 87 morts. Le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l'homme, Zeid Ra'ad Al-Hussein, estime que les forces de sécurité ont " arrêté des centaines de jeunes gens et en auraient exécuté sommairement un certain nombre, emmenant les autres dans des endroits secrets ". Selon nos sources, le bilan du week-end s'établit entre 200 et 250 victimes. Les blessés ont été achevés sommairement. La morgue n'a pas reçu tous ces corps, enterrés dans des fosses communes.
Une ligne a été franchie entre vendredi et samedi 12 décembre, ce " 12/12 ", comme on l'appelle désormais. Il y avait bien les germes d'une insurrection dans les bastions de la contestation, où désormais n'habitent plus que des Tutsi. Alors certains hommes, une fois exécutés, ont été abandonnés d'interminables heures à même le sol. Message : désormais, chaque attaque se paiera au prix du sang. Le pays est entré dans une phase de violence d'une dureté inédite. La répression musclée des manifestations lancées en avril contre le troisième mandat de Pierre Nkurunziza avait fait plus de 200 morts en quelques mois. Pour doubler ce bilan en un week-end, il a fallu tuer collectivement et aveuglément. L'avenir du pays est suspendu à cette différence d'échelle. Dans l'intervalle, les durs du pouvoir ont travaillé à donner une dimension ethnique à la situation. Le but : casser les traits d'union entre Tutsi et Hutu, qui avaient fait front commun dans la contestation dans les mois écoulés. Une source, à Bujumbura, relève : " Désormais, les Tutsi ont pu voir que les Hutu modérés ne peuvent pas lever le petit doigt pour les sauver. Tous les Tutsi se sentent concernés. Nkurunziza a gagné. "
Rassembler sur l'aile dure, hutu, n'exclut pas de conserver quelques hommes d'affaires ou alliés politiques tutsi, pour les besoins de la démonstration. Mais l'ethnicisation et le spectre de massacres à venir, voilà précisément la zone où les adversaires du pouvoir veulent l'emmener.Sur ce terrain, tous les calculs convergent. Pendant que le pouvoir s'enferre dans l'ethnicisation, ses adversaires parient sur sa disqualification. Si l'objectif de l'attaque était de pousser à la radicalisation, c'est une victoire des anti-Nkurunziza.
Il restait un écueil face à cette dérive : l'armée. Mais elle est en train d'être épurée. Début novembre, de nombreux dirigeants tutsi ont été remplacés. Les dirigeants ex-FAB (l'armée d'avant la paix des années 2000, dominée par des Tutsi) ont été écartés de ce corps mixte depuis la paix des années 2000. Après dix ans de guerre civile et 300 000 morts, il semblait aller de soi que certaines précautions s'imposaient pour tranquilliser les âmes au Burundi. Mais la mixité de l'armée, " assurance-vie " de la communauté tutsi, est en voie de disparition. Pour les responsables hutu hantés par les massacres et assassinats commis par ce corps, notamment celui du président Melchior Ndadaye, en 1993, c'est une forme de soulagement. Depuis plusieurs années, on tente autour du président Nkurunziza de faire sauter les quotas ethniques (50/50 pour ce qui concerne l'armée). Ensuite, ce sera l'inconnu.
Hors Bujumbura, le pays est d'une grande tranquillité. Les milices, les services de sécurité sont parvenus jusqu'ici à tuer dans l'œuf toute forme de contagion. De petites attaques se sont produites, sans lendemain. Selon nos informations, plusieurs groupes sont passés à la lutte armée. Leurs responsables sont en exil, en Europe ou au Rwanda voisin. Le Conseil national pour le respect de l'accord d'Arusha et la restauration d'un Etat de droit (Cnared), structure politique qui tente de rassembler les forces hostiles au président Nkurunziza, est divisé, mais fait office, pour l'heure, de représentation des anti-Nkuruniza de l'extérieur. Contrairement à ce que veut croire le pouvoir à Bujumbura, cette formation n'a rien d'une conspiration tutsi.
Recrutement de rebelles au Rwanda
La preuve, on trouve parmi les groupes qui ont pris les armes celui du général Godefroid Niyombare, ex-chef des services de renseignement, qui pris la tête de la tentative de putsch du 13 mai. Issu de la rébellion hutu de Pierre Nkurunziza, celui-ci fait partie de cette classe de militaires qui s'estime frustrée par les dirigeants de leur propre formation, le CNDD-FDD. Un second groupe est dirigé par Léonard Ngendakumana. Chacun d'entre eux s'attache à compter dans son organigramme des militaires tutsi, afin de présenter un visage multiethnique. Hussein Radjabu, ex-cerveau politique du CNDD-FDD balayé par les pro-Nkurunziza est lui aussi à la tête d'une de ces factions. Le plus " politique " de tous, Alexis Sinduhije, ancien journaliste, jouit d'une immense popularité dans Bujumbura. Parmi les groupes passés aux armes, il serait celui aux effectifs les plus nombreux.
Mais tout ceci ne fait pas une rébellion. Il s'est opéré au cours des mois écoulés des recrutements (parfois forcés) dans les camps de réfugiés burundais au Rwanda. L'organisation Refugees International vient de publier des témoignages mettant en évidence le canal de recrutement de la rébellion burundaise sur le sol rwandais. Rien ne se fait au Rwanda sans l'aval des forces de sécurité. Et voilà un indice sur les menaces de ce volcan régional. En Afrique de l'Est, ou centrale (incluant le Congo-Kinshasa), le Rwanda est, au minimum, isolé dans sa position anti-Nkurunziza. A Kigali, on affirme régulièrement que le plan de Bujumbura est de protéger et d'encadrer les rebelles hutu rwandais. Comme si chacun se préparait à une guerre à une autre échelle. François Nyamoya, vice-président du Cnared, s'en désole : " Le désespoir pousse les jeunes vers cette solution. Même le mot de dialogue est devenu désuet. Comment peut-on le prononcer devant les familles de victimes ? La violence, parfois, s'impose d'elle-même. "
Jean-Philippe Rémy
© Le Monde
