Contre les islamophobes, en défense de l’Autre (Edwy Plenel, Médiapart)

Une salle de prière musulmane a été saccagée à Ajaccio, le 25 décembre, jour de Noël, aux cris de « Arabi Fora » (« Arabes dehors »), « On est chez nous » et « Il faut les tuer ». Attisée par des discours politiques et médiatiques qui lui donnent droit de cité, l’islamophobie passe des paroles aux actes, ouvrant la voie à toutes les haines          

Cette phrase est d’un journaliste européen, et pas n’importe lequel. D’un immense reporter qui sillonna le monde entier, dans une vie passée en voyages à la découverte généreuse des autres justement, autres hommes, autres peuples, autres cultures, notamment en Afrique. D’un citoyen polonais, né en 1932 et n’ayant pas oublié que sa terre fut choisie par les nazis comme territoire des camps d’extermination, marquée à jamais par l’assassinat d’hommes, de femmes et d’enfants parce qu’ils avaient le tort d’être nés autres – juifs, tziganes…

Le livre d’où je l’extrais s’intitule Cet Autre (Plon, 2009), et c’est un propos testamentaire, comme un legs aux générations futures. Ryszard Kapuscinski l’a publié l’année qui a précédé sa mort, en janvier 2007, à Varsovie. Rassemblant plusieurs conférences, il y transforme son expérience professionnelle en réflexion politique. Le chemin toujours incertain du grand reportage, où « chaque rencontre avec l’Autre est une énigme, une inconnue, un mystère même », lui a notamment appris que « nous sommes responsables du voyage que nous effectuons ». Autrement dit que cet Autre, dont la rencontre nous surprend, nous dérange ou nous désoriente, dépend en définitive de nous. De notre approche, de notre regard, de notre curiosité. De notre « bienveillance à son égard », résume-t-il. De notre refus de céder « à cette indifférence qui crée un climat susceptible de mener à Auschwitz ».

« Arrête-toi ! Regarde ! lance Kapuscinski à son lecteur dans une évocation de la pensée du philosophe Emmanuel Levinas. A côté de toi se trouve l’Autre. Va à sa rencontre. La rencontre est l’épreuve, l’expérience la plus importante. Regarde le visage que l’Autre te propose ! A travers ce visage, il te transmet sa propre personne, mieux encore il te rapproche de Dieu. » La froideur, l’insensibilité, l’ignorance qui amènent à négliger l’Autre sont autant de pas qui nous éloignent du bien, alors que la découverte de sa différence, « cette altérité qui est une richesse et une valeur », nous en rapproche.

Mais cette démarche ne va pas de soi, elle suppose un effort, « un don de soi et de l’héroïsme », va jusqu’à écrire Kapuscinski. Car il nous faut penser contre nous-mêmes, nos habitudes, nos héritages, contre ces cinq siècles où l’Europe a dominé le monde, politiquement, économiquement, culturellement, nouant des relations avec l’Autre profondément asymétriques, dominatrices, paternalistes. Nous vivons ce retour à l’envoyeur où l’Autre s’invite définitivement au banquet du monde, alors même que notre continent, l’Europe, ne peut plus prétendre « y trôner à titre exclusif, à l’abri de toute menace, autocrate comme naguère ».

Tel est le grand défi qui nous attend, où nous sommes requis et où nous serons jugés, selon que nous traiterons l’Autre en frère ou en étranger. Cet Autre qui, dans nos sociétés, a pris figure de musulman. Cet Autre du sort duquel dépend notre relation au monde. Notre adversaire n’est autre que la peur, et c’est pourquoi il faut lui opposer le courage, un courage dont l’exemple redonne confiance – courage des principes, courage des audaces, courage des résistances, courage des hauteurs, courage des solidarités.

Hier comme aujourd’hui, la peur du monde est toujours au ressort des xénophobies et des racismes. Incapables de relever les défis du monde, de les comprendre et de les maîtriser, les gouvernants qui font commerce de ces haines cherchent à survivre par la désignation de boucs émissaires de façon que se libère et s’épuise la peur qui les habite et les paralyse.

« C’est un homme qui a peur », écrivait dès 1946 Jean-Paul Sartre à propos de l’antisémite dans ses Réflexions sur la question juive. Mais ce portrait vaut aussi bien pour l’islamophobe, le négrophobe ou le romanophobe d’aujourd’hui : « C’est un homme qui a peur. Non des Juifs, certes : de lui-même, de sa conscience, de sa liberté, de ses instincts, de ses responsabilités, de la solitude, du changement, de la société et du monde ; de tout sauf des Juifs. […] Le Juif n’est ici qu’un prétexte, ailleurs on se servira du nègre, ailleurs du Jaune. Son existence permet simplement à l’antisémite d’étouffer dans l’œuf ses angoisses en se persuadant que sa place a toujours été marquée dans le monde, qu’elle l’attendait et qu’il a, de tradition, le droit de l’occuper. L’antisémitisme, en un mot, c’est la peur devant la condition humaine. »

Les réflexions de Sartre avaient déjà débusqué ce qui est toujours le nœud du blocage français, et qu’il est bien temps de déverrouiller : le refus d’admettre l’Autre comme tel, le souci de l’assimiler à soi, cet universel abstrait qui n’admet le Juif, le Noir, l’Arabe qu’à condition qu’il se dépouille de son histoire et de sa mémoire. Sartre brocardait ainsi ce faux ami des Juifs, « le démocrate » qui, au Juif, reproche « volontiers de se considérer comme juif » tandis que l’antisémite lui reproche plus radicalement « d’être juif ». « Il ne connaît ni le Juif, ni l’Arabe, ni le nègre, ni le bourgeois, ni l’ouvrier, ajoutait-il, mais seulement l’homme, en tout temps, en tout lieu pareil à lui-même », et c’est ainsi qu’il « manque le singulier : l’individu n’est pour lui qu’une somme de traits universels. Il s’ensuit que sa défense du Juif sauve le juif en tant qu’homme et l’anéantit en tant que Juif. »

C’est précisément ce que vivent, depuis si longtemps, nos compatriotes musulmans qui, dans le même mouvement, sont assignés à leur origine et empêchés de la revendiquer. A la fois, ethnicisés et stigmatisés. Réduits à une identité univoque, où devraient s’effacer leur propre diversité et la pluralité de leurs appartenances, et rejetés dès qu’ils veulent l’assumer en se revendiquant comme tels.

Nous voici au cœur d’un défi français depuis trop longtemps en souffrance : apprendre enfin à penser à la fois l’universel et le singulier, la solidarité et la diversité, l’unité et la pluralité. Et, par conséquent, refuser résolument l’injonction néocoloniale d’assimilation qui entend contraindre une partie de nos compatriotes (de culture musulmane, d’origine arabe, de peau noire, etc.) à s’effacer pour se dissoudre, à se blanchir en somme. Bref, qui ne les accepte que s’ils disparaissent.

Le nœud qui, aujourd’hui, entrave la France et qu’il nous faut dénouer tous ensemble est cette nostalgie d’un modèle intégrateur qui fut certes formidablement efficace mais qui n’a fonctionné que dans un rapport dissymétrique, du fort au faible. C’était celui de cette « très grande France » assurée, par son empire colonial, d’un rapport au monde qu’elle pensait stable et durable, sinon immuable. Dominée et opprimée, reconnue ou célébrée, folklorisée dans tous les cas, la diversité y avait apparemment sa place. Mais, refusant les émancipations des égalités véritables, cette visibilité n’était qu’un bienfait de la puissance, qu’il s’agisse de la promotion assimilationniste ou de la solidarité fraternaliste. L’autre n’était reconnu tel que selon le bon vouloir dominateur, et à la seule condition de s’y soumettre.

Depuis plus d’un demi-siècle que cette illusion s’est dissipée, dans la déchirure violente des guerres coloniales qu’elle enfanta, la France, du moins celle de ses élites politiques, économiques et académiques, n’arrive pas à assumer notre nation telle qu’elle est devenue, telle qu’elle vit et travaille, telle qu’elle grandit et s’épanouit. Plutôt que d’allumer des phares pour éclairer le futur qui s’y invente, ceux qui nous gouvernent ne regardent que dans le rétroviseur d’un passé révolu. Au mot « multiculturalisme », qui n’est que le constat de la diversité française et de la richesse des relations qui s’y nouent, ils s’effraient d’un « communautarisme » supposé destructeur auquel ils opposent, avec un empressement affolé, le bouclier d’un laïcisme crispé, infidèle à la laïcité originelle.

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