La candidature de Nicolas Sarkozy inquiète... les services de renseignement (Médiapart)

Le scénario s’est répété. À l'identique. À la rentrée, nous rencontrions des officiers des différents services de renseignement pour faire le point sur divers dossiers en cours, pour parler des attentats déjoués, ceux qui n’ont pas été évités. Et puis, rendus sur le pas de la porte, sur le point de se séparer, la conversation file. La présidentielle de 2017 est évoquée. Un nom revient. Toujours le même. Celui dont on ne veut pas. Une fois, deux fois, trois fois.

Alors nous avons fini par nous dire que nous tenions là un sujet. Nous sommes retournés voir nos interlocuteurs. Nous en avons interrogé d’autres. Sans leur annoncer le but de l’entretien, pour mieux vérifier la tendance. Quel que soit le service, quelles que soient les opinions politiques, toujours le même résultat : les officiers de renseignement craignent le retour de Nicolas Sarkozy.

Nicolas Sarkozy, le 6 septembre 2016. © Reuters Nicolas Sarkozy, le 6 septembre 2016. © Reuters

C’est à la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI, l’ex-DCRI), ce fameux « FBI à la française » créé par l’ex-chef de l’État, que l’opposition est la plus forte. « Je n’ai pas entendu un seul commentaire favorable à Sarko dans ma boutique, confie un gradé. À l’heure actuelle règne même le “tout sauf Sarkozy”. On s’en fiche un peu de qui sera élu du moment que ce n’est pas lui. » Sans préciser ce que lui-même fera, un second officier – a priori, ne connaissant pas le premier – confirme : « Beaucoup d’entre nous sont prêts à payer deux euros [le prix de la participation à la primaire novembre – ndlr] pour être sûrs de le sortir. Ce sera un vote par dépit mais l’essentiel, c’est tout sauf lui. »

Pourquoi ? « Tout nous fait peur chez lui... », résume, lapidaire, le premier agent. « On a été échaudés, complète une collègue de la Direction du renseignement de la préfecture de police (DRPP). On l’a eu comme ministre, comme président, il nous a fait beaucoup de promesses. Et au final, il nous a tellement fait de mal... »

Tous adressent le même reproche : sa réforme du renseignement réalisée en 2008. Le péché originel – à les entendre – des ratés actuels dans la lutte contre le terrorisme. Cette année-là, Nicolas Sarkozy, qui les vouait aux gémonies, tua les Renseignements généraux (RG) pour dissoudre l’essentiel de leurs effectifs dans sa DCRI naissante, pas encore devenue DGSI. Le reliquat fut reversé dans une entité créée pour l’occasion et sans réels moyens, la Sous-Direction de l’information générale (SDIG). Durant quatre ans, les dinosaures des RG ont eu l’impression d’être méprisés par le pouvoir alors en place.

La SDIG était le parent très pauvre de la communauté du renseignement, au rang de laquelle elle ne figurait d’ailleurs même pas officiellement. « Nous travaillons avec des bouts de ficelle, du sang et des larmes », confiait l’un de ses représentants aux députés Jean-Jacques Urvoas et Patrice Verchère, dans le rapport qu’ils consacrèrent en 2013 à l’évaluation du cadre juridique applicable aux services de renseignement.

Siège de la DGSI, à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine). © Reuters Siège de la DGSI, à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine). © Reuters

À la décharge de l’ancien président, en 2008, seul le Syndicat des cadres de la sécurité intérieure (SCSI) s’était opposé à sa réforme. Sinon, tout le monde applaudissait des deux mains ce qui devait conduire à la fin de la guerre des polices entre la DST et les RG. Mais cette réforme a été faite à toute allure – annoncée en septembre 2007, elle se concrétisait dix mois plus tard – et sans concertation. Des implantations locales furent fermées à la va-vite et le maillage territorial, assuré par les RG, balayé d’un revers de la main.

« 2008 a été une année noire dont on ne s’est pas encore relevé, se souvient l’officier de la DRPP. On a cru qu’on allait fermer [les renseignements généraux de Paris étaient distincts des RG au plan national, ils ont été transformés in extremis en DRPP – ndlr], on commençait à faire nos cartons. On a dû vider nos casiers, détruire nos archives… À cette occasion, on a perdu des masses de renseignements, de savoir-faire. Depuis on rame… » « Il nous a broyés », se souvient, amer, un ancien RG, travaillant lui dans la grande couronne, qui ne décolère pas depuis huit ans et regrette le lustre de son service d’antan.

Plus étonnant même : ceux présentés comme les gagnants de la réforme de 2008, les anciens de la DST, à la tête aujourd’hui de la DGSI, regrettent la disparition des rivaux des RG. « On reproche à Sarkozy la perte de 60 % de notre capacité de renseignement dans les banlieues [le rôle dévolu auparavant aux Renseignements généraux – ndlr], condense un de ces vétérans de la DST. En gros, tout ce qui nous manque aujourd’hui, toutes ces failles que les médias pointent après chaque attentat, cela vient de là ! »

Et n’allez pas rappeler aux agents du renseignement intérieur que leur service, c’est à Nicolas Sarkozy qu’ils le doivent. « Son bébé, la DGSI ? Le bébé est mal en point, s’époumone l’un des officiers précités. La baisse des effectifs dans le renseignement, c’est lui. Il a bousillé notre outil. Depuis Charlie Hebdo, certes le ministère de l’intérieur réembauche, complète les effectifs, mais cela prend du temps pour former les gens. Un jeune qui arrive ne remplace jamais un ancien. »

À propos de cette réforme de 2008, même Alliance, syndicat des gardiens de la paix, ancré à droite et réputé proche des sarkozystes, avait dressé dans un rapport datant du printemps 2015 le constat que « la volonté d’une plus grande lisibilité du renseignement sur le territoire français est à l’évidence un flop ». Ce n’est pas le moindre des paradoxes que de voir Alliance critiquer implicitement une réforme portée par leur champion. « La réforme était utile, avait tenté de pondérer Jean-Claude Delage, le secrétaire général d’Alliance alors interrogé par un des auteurs. Mais la réalité, c’est que les dysfonctionnements demeurent. Rien n’a été fait depuis. » 

Toujours est-il qu’au sein de la DGSI, le constat est implacable. « Pour nous, Sarko, c’est du passé », assure l’un. « Ce serait un bond en arrière », considère un autre qui craint qu’une victoire du candidat Sarkozy à la présidentielle « ne ramène les mêmes patrons de la police que ceux qui nous ont conduits à la situation actuelle ». En disant cela, il ne vise pas Bernard Squarcini, le premier directeur du renseignement intérieur. S’il a quelques ennemis au sein du service qu’il a dirigé, celui qu’un livre avait présenté comme L'Espion du président (Christophe Labbé, Didier Hassoux et Olivia Recasens, Éd. Robert Laffont, 2012) jouit encore d’une réputation d’excellent professionnel (les entretiens ont été réalisés avant sa mise en examen pour « trafic d’influence », « violation du secret de l’enquête », « compromission » ou encore « entrave aux investigations »).

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir