Primaire de la droite: la grande inconnue du premier tour (Dossier mediapart)
- Détails
- Publié le dimanche 20 novembre 2016 11:28
- Écrit par Ellen Salvi
- Affichages : 961
Des semaines de campagne, de ralliements, de conjectures, de grandes promesses et de petites phrases. Pour en arriver à une immense inconnue. Dimanche 20 novembre, se tiendra le premier tour de la primaire de la droite et du centre. Les votants auront jusqu’à 19 heures pour se rendre dans l’un des 10 228 bureaux répartis en métropole et outre-mer ; « aucun résultat ne devrait être publié avant 20 h 30 », précise la Haute autorité chargée de les comptabiliser. Quelque 58 472 Français de l’étranger se sont d’ores et déjà inscrits pour pouvoir voter en ligne, « soit presque dix fois plus que pour la primaire PS de 2011 ». C’est à peu près tout ce que l’on sait du scrutin de dimanche. Car malgré les dizaines de sondages parus depuis deux ans, rien ne permet d’en connaître l’issue.
Les résultats de la primaire reposeront essentiellement sur la mobilisation de l’électorat. Or, personne ne peut dire à ce jour combien de personnes se déplaceront ni quel type d’électeurs l’exercice attirera, d’autant qu’au vu des retours glanés ces derniers jours, beaucoup semblent ne pas avoir encore compris le mode d’emploi du scrutin. En 2011, le premier tour de la primaire socialiste avait rassemblé près de 2,7 millions de participants, offrant la première place à François Hollande (39 %), suivi par Martine Aubry (31 %) et Arnaud Montebourg (17 %). Tout au long de la campagne, les enquêtes d’opinion avaient pourtant réservé cette troisième position à Ségolène Royal. Quel tableau ces mêmes enquêtes nous présentent-elles aujourd’hui ? Sept candidats, trois favoris et beaucoup de doigts mouillés.
La mécanique de la primaire, aussi inédite pour la droite qu’elle l’était à l’époque pour la gauche, est un véritable casse-tête pour les sondeurs, qui basent leurs études sur des échantillons restreints, volatils et donc forcément faussés. Qui est réellement prêt à se déplacer un dimanche, sa petite pièce de 2 euros en poche, pour faire la queue devant un bureau de vote et finir par signer une charte attestant qu’il se reconnaît dans « les valeurs républicaines de la droite et du centre » ? Nul ne le sait. Nicolas Sarkozy est persuadé que seuls les plus motivés seront de la partie, à savoir le noyau dur des sympathisants LR qui lui reste encore farouchement attaché. Alain Juppé, lui, parie sur l’ouverture du scrutin et une forte mobilisation, y compris des « déçus du hollandisme ». Quant à François Fillon, il regarde d’un œil gourmand sa récente percée dans les pronostics, dont le dernier en date le donne même en tête au premier tour.
Pour Rémi Lefebvre, professeur de sciences politiques à l’université de Lille 2, coauteur des Primaires ouvertes en France. Adoption, codification, mobilisation (Éd. Presses universitaires de Rennes), il apparaît clair que la primaire « renforce la démocratie d’opinion », là où elle devait justement permettre de désigner un candidat autrement que par sa position confortable dans les sondages. « En ce sens, on peut faire une comparaison entre Dominique Strauss-Kahn, François Hollande et Alain Juppé, souligne le chercheur. Les primaires consacrent le candidat qui a le plus de chances de gagner l’élection présidentielle. À partir de là, les sondages tuent le processus car seul le candidat favori compte. » Avec des estimations entre 1 % et 3 %, Jean-François Copé et Nathalie Kosciusko-Morizet ont tous deux pâti de cet effet de loupe, désignés perdants avant même que ne démarre vraiment la campagne.
Conscientes de la fragilité des enquêtes d’opinion, les équipes des sept candidats n’ont pas cessé d’en rappeler les limites, tout en les surveillant comme le lait sur le feu. Davantage que la course des petits chevaux, ils se sont surtout intéressés à d’autres marqueurs : la personnalité qui arrivait le plus souvent en deuxième position ou encore les types d’électeurs qui semblaient vraiment intéressés par le scrutin. « On retrouve surtout des CSP +, des retraités et des urbains, souligne un membre du comité d’organisation. Dans les trois cas, ce n’est pas très bon pour Sarkozy… » L’ex-chef de l’État ne veut pas croire en ces données. Convaincu de l’existence d’une « majorité silencieuse » insondable, il s’est pour sa part livré au petit calcul suivant : sur la base de trois millions de votants, il aurait besoin de 150 voix par bureau pour remporter la mise.
Lire aussi
- Le débat de la primaire se transforme en référendum anti-Sarkozy
- Primaire à droite: les électeurs de gauche ou du FN vont-ils «se payer Sarko pour 2€»?
- Alain Juppé, «candidat normal» de droite
- Fillon compte lui aussi faire mentir «l’establishment»
- Dans l’Eure, l’autre visage de Bruno Le Maire
- Notre dossier sur la primaire de la droite
Ses équipes ont tout mis en œuvre pour mobiliser leur maillage territorial. L’exercice est d’autant plus aisé que l’ancien président bénéficie toujours de l’appui du parti qu’il dirigeait il y a encore quelques semaines. Le patron par intérim de LR, Laurent Wauquiez, mais aussi une majorité de secrétaires nationaux, de présidents et de secrétaires des fédérations départementales, ne cachent pas leur appartenance à la #TeamNS. Ce sont eux qui écument depuis des semaines les campagnes françaises pour porter la bonne parole du « boss ». Certains militants pro-Sarkozy sont contraints de faire quelques kilomètres pour aller voter dimanche ? Pas de problème. Covoiturage et transport en car ont été organisés pour leur faciliter la tâche.
La victoire de Donald Trump aux États-Unis a jeté un trouble supplémentaire dans le jeu complexe des pronostics. Les sarkozystes y ont vu le signe annonciateur de la défaite du maire de Bordeaux. Dans le camp de l’ex-chef de l’État, chacun y est allé de sa critique des sondages et de leur effet de miroir déformant. Même si le scrutin français à deux tours est incomparable à la présidentielle américaine, il n’en demeure pas moins que les derniers jours de campagne n’ont pas été favorables à Juppé. Les fameuses « deux semaines » qui avaient, à en croire ses proches, manqué à Sarkozy en 2012 pour l’emporter face à François Hollande, « pourraient être celles de trop pour son nouvel adversaire », commente un député LR.
S’il bénéficie encore d’un antisarkozysme tenace, le maire de Bordeaux est très loin d’enthousiasmer les foules. Ses meetings, y compris celui du Zénith le 14 novembre, ont certes rassemblé beaucoup de soutiens, mais jamais de fans. À droite, sa candidature a surtout été perçue comme un moyen d’éviter Nicolas Sarkozy. Mais sur le fond, beaucoup s’accordaient à dire qu’il n’était pas assez radical, notamment sur la question de l’islam. C’est au moment où les électeurs commençaient à douter de son concept d’« identité heureuse », que le russophile François Fillon a choisi de publier le livre Vaincre le totalitarisme islamique (Éd. Albin Michel), dans lequel il assure vouloir en finir avec « les postures morales », le « politiquement correct » et l’« angélisme ».
(...)
Suivre tout le dossier à à Médiapart
Ellen Salvi
