A Dieu et au diable, hélas, le pont 8 Novembre !
- Détails
- Publié le lundi 12 mars 2012 16:15
- Écrit par Asmaou Barry
C’est le 10 mars, que le Pont 8 novembre, que les victimes du régime dictatorial de Sékou Touré nomment « Pont des pendus », a été démoli. De nombreux parents des victimes du PDG-RDA avaient pris d’assaut les lieux dès le matin, les cœurs meurtris, révoltés.
Les victimes réunies au sein de l’Association des victimes du Camp Boiro, étaient en larmes :
« Ici, était le seul endroit de recueillement qui nous restait. Tous les Guinéens connaissent le Pont 8 novembre, mais l’histoire n’est pas enseignée dans notre pays. Ce qui veut dire qu’à partir de maintenant, l’édifice disparaît avec tout ce qu’il symbolise, tout ce qu’il porte comme mémoire collective », sanglote Mme Touré Hadjatou Barry, orpheline de Moodjou Barry, victime de la dictature de Sékou Touré. Pour elle, le Pont 8, était l’un des symboles les plus forts de la mémoire collective guinéenne. Un édifice plein d’histoire. Avec une colère qu’elle n’arrive pas à cacher, Mme Barry poursuit :
« Cela me fait mal au cœur. Parce que les Guinéens ne sont pas là. En dehors de ces pendaisons, en dehors des tueries de janvier-février 2007, ce pont représentait quelque chose pour la Guinée. Parce que c’est un remblai qu’on a fait pour l’avoir, il est sur l’eau. Toute la Guinée devrait être là aujourd’hui… Faire disparaître ce pont sans laisser une trace est une façon d’effacer l’histoire de tout un peuple ».
Mme Hilal, veuve de Moriba Magassouba, assise sur une chaise, derrière laquelle la démolition du Pont 8 commençait, ne contient pas ses larmes :
« Depuis toujours, je me suis donnée à Dieu. C’est ici que j’ai perdu mon mari. Un mari qui m’est très cher. Il m’a laissé en grossesse de mon dernier fils. ».
Alpha Oumar Telly Diallo, alias AOT, fils de Boubacar Telly Diallo, ne comprend pas le silence d’Alpha Condé face à la disparition de ce qu’il a appelé « mémoire collective guinéenne ! ». Et il poursuit avec tristesse, essayant de contenir sa colère :
« C’est un jour triste. C’est dommage qu’il n’y ait pas un seul mot de quiconque dans ce gouvernement, en commençant par le Président sur cette histoire du pays. Tout le monde a été victime. C’est la première fois qu’on a un Président victime (le Président Alpha Condé a été condamné à mort par Contumace par Sékou Touré). AOT déplore que le Président de la République n’ait pas dit aux Guinéens de « réfléchir un peu sur leur passé. Parce qu’en enlevant ce pont, c’est une partie de la Guinée qui tombe. C’était une occasion que le gouvernement aurait pu utiliser à moindres frais pour entamer la réconciliation nationale ».
Il est aussi remonté contre la reconstruction du Camp Boiro qui a changé de physionomie en plusieurs 2010, en ne laissant pratiquement pas de trace du lieu où plusieurs innocents sont passés de vie à trépas. Tel son père, mort de diète noire.
« Quand on voit aujourd’hui le Camp Boiro, c’est l’exemple même de la bêtise. On peut remettre le Camp Boiro exactement comme il l’était il y a dix ans. On peut reconstruire la tête de mort, le bloc, à l’identique. C’est la même chose qu’on fait pour ce pont. Ceux qui parlent de réconciliation ne savent pas de quoi ils parlent. ».
AOT estime que la réconciliation est plus qu’une nécessité :
« Tant qu’on ne nous écoutera pas, le pays ne bougera pas ».
Les membres de l’Association des victimes du Camp Boiro ont cherché à récupérer les barres du pont sur lesquelles ont été pendus, le 25 janvier 1971, Barry 3, ministre du Plan et du Plan triennal, Baldé Ousmane, ministre des Finances et signataire de la monnaie guinéenne, Moriba Magassouba, ministre de l’Education et Keïta Kara de Soufiane, concepteur du système routier guinéen. Le jour de la démolition, le Gouvernement a promis de donner ces barres. Toutefois, il les gardera jusqu’à la construction d’une stèle dont il n’a pas dit l’endroit de l’érectio.. Les héritiers des victimes disent accepter la mesure à la condition d’être informés du lieu où seront ces symboles de la dictature de Sékou Touré. M. Barry précise qu’au moins quatre-vingts personnes ont été pendues à la même date à travers le pays et que le Pont 8 novembre est l’un des vrais symboles de ces pendaisons publiques.
Le ministre d’Etat chargé des Travaux publics et Transports, Bah Ousmane, ne pouvait pas ne pas dire quelque chose :
« Je suis venu pour dire avec vous : Plus jamais ça en Guinée ! Cet événement était triste. Chacun y a perdu un élément. Je sais qu’il y en a eu d’autres, malheureusement sur le même pont. Il y a eu beaucoup de jeunes qui sont tombés sur ce pont en 2007. Il y a eu aussi des événements malheureux ailleurs. Cela ponctue l’histoire de notre pays. C’est une histoire que nous devons assumer. C’est pourquoi, le gouvernement statuant sur la requête que vous lui avez soumise, sous mon couvert, a décidé qu’une stèle sera érigée dans un endroit que nous allons désigner ensemble, au moment opportun ».
Le ministre promet que les « pans du pont » où ont été pendus seront bien conservés pour faire partie des éléments de la stèle à être érigée à la mémoire des victimes du « Pont 8 ». Le ministre justifie :
« Nous sommes en train de faire un travail positif qui va changer la physionomie de la ville. Mettre un échangeur ici permettra de désenclaver la zone et de faciliter la circulation ».
Il invite les victimes à se fier au gouvernement, au Président, victime lui-même.
Rappelons que deux mois avant la série des pendaisons publiques du 25 janvier 1971, la Guinée avait subi ce qu’on appelle « agression du 22 novembre 1970 ». Le 18 octobre 1970, ont été exécutés en public plusieurs Guinéens, certains enterrés dans des fosses communes au pied des monts Gangan (Kindia), Kakoulima (Dubréka), et au cimetière de Nongo (Conakry).
Asmaou Barry
