Les propos de Claude Guéant ou le bas degré de civilisation
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- Publié le samedi 18 février 2012 03:03
- Écrit par Nabi Babbie Soumah
« Toute civilisation, toute culture qui se veut féconde et forte, doit être fortement enracinée dans ses propres valeurs et traditions mais ouverte sur les autres, sinon elle se sclérose (Léopold Sédar Senghor).
« Ce n’est pas par la négation du singulier que l’on tend vers l’universel mais par son approfondissement » qui prônait le dialogue des cultures. (1)
Malheureusement à l'approche de chaque échéance électorale nationale, on assiste en France à une surenchère récurrente à la fois islamophobe et anti-immigrés sans complexe, ni d'état d'âme, sous prétexte de la défense de valeurs civilisationnelles. Ceci s'opère par une stratégie savamment menée de « dérapages » contrôlés, ciblés, volontaires et tactiques.
Ainsi, M. Guéant ministre de l'intérieur, des cultes, de l'outre-mer, des collectivités territoriales et de l'immigration y est allé allégrement de son couplet le 4 février dernier lors d'un colloque organisé par l'association étudiante de droite « Uni ».
« Au regard des valeurs que porte la France et que, je crois, portent tous les partis républicains en France, il y a des civilisations que nous préférons (...) Pour nous, tout ne se vaut pas (...) Contrairement à ce que dit l'idéologie relativiste de gauche, pour nous toutes les civilisations, toutes les pratiques, toutes les cultures, au regard de nos principes républicains, ne se valent pas ».
Gérard Longuet, ministre de la Défense, insistera :
« Je crois qu'il faut condamner le relativisme qui consiste à dire tout s'équivaut. Tout ne s'équivaut pas ».
Pour rappel, il vient de l'extrême-droite « Occident » et estimait que pour mériter une promotion dans une structure nationale comme la HALDE « il faut appartenir au corps traditionnel français », et non comme Malek Boutih qui était pressenti ; ce dernier est un français, né en France, de parents d’origine maghrébine. Comment ne pas faire le lien avec un certain Silvio Berlusconi qui avait défrayé la chronique en 2001 en mettant en exergue « la suprématie de la civilisation occidentale qui a garanti le respect des droits humains, religieux et politiques qui n’existent pas dans les pays islamiques » ?
Souvenons-nous de la dérive de la suprématie raciale qui a engendré la bête immonde incarnée par le Nazisme en Europe et l’Apartheid en Afrique. Le racisme est donc une dérive mortifère, à l'instar de l’ethnocentrisme et du fait colonial. Le concept de la colonisation repose en anthropologie sur une « logique totalitaire », sur le triptyque : unicité du droit, unicité de la pensée et unicité de la religion.
De grands savants et des penseurs européens s’étaient ainsi mis au service de la domination et de l’avilissement de la personne humaine.
Il n'est inutile de rappeler la dette imprescriptible du sang qui est constituée de la Traite négrière transatlantique, du « Code noir », de la colonisation (cf. la Conférence de Berlin de 1884), des morts pour la France sur les champs de batailles à l’étranger, sur les chantiers des travaux publics et du bâtiment, etc. Mais l’amnésie semble s’être emparé de certains qui veulent effacer de la mémoire collective des méfaits dont fut victime l’Afrique et dont elle porte encore les stigmates. Ces crimes contre l’humanité (cf. loi du 21 mai 2001 dite « Loi Taubira » sur l'esclavage) tracent une ligne rouge dans l’absolu de nos consciences. Cette dette du sang doit être portée sur certaines consciences (N'est-ce-pas M. Guéant ?) comme le fruit porte son noyau.
La théorie du « Fardeau de l'homme blanc » est du même acabit et fut utilisée par les Européens comme une obligation de « civiliser » les « Indigènes » ; « The White Man's Burden » de Joseph Rudyard Kipling (1865-1936), un écrivain britannique et soutien à la colonisation, fut un célèbre poème, une injonction rhétorique attribuant à l'homme blanc le devoir de coloniser et d'administrer les populations étrangères : ce fut la justification de la colonisation en tant que « mission civilisatrice » (sic).
Tous les moyens sont-ils bons pour la conservation du pouvoir, en clamant notamment la suprématie dune civilisation, d'une culture, avec des « dérapages » ciblés, contrôlés, volontaires et tactiques ? Ce n'est qu'une imposture électoraliste. Sous l’ère Sarkozy, on note une démarche constante et cohérente de stigmatisation des immigrés et des musulmans qui seraient responsables de toutes les tares congénitales de la société française. La réponse à cette stratégie malfaisante, nauséabonde réside dans un sursaut de l'esprit civique et républicain, dans une résistance et une mobilisation résolues et citoyennes contre « l'hydre brune ».
DES « DÉRAPAGES » CIBLÉS ET CONTROLÉS
Depuis de nombreuses années, nous assistons à une suite logique et savamment orchestrée de dérapages pour la conquête et la conservation du pouvoir politique à tout prix en France. Ces « dérapages » contrôlés, volontaires et tactiques concernent systématiquement les étrangers et les musulmans érigés en bouc émissaires. Nous ne sommes plus dans le registre du glissement sémantique ou de la « boulette » communicationnelle, mais l’activation des thèses « huntingtonniennes » du clash des civilisations est belle et bien délibérée, réfléchie et nourrie. Elle s’inscrit dans une stratégie machiavélique de reconquête d’un certain électorat.
La suprématie raciale est une dérive mortifère
Le racisme, à l'instar de l’ethnocentrisme qui engendre l'exclusion et la suprématie, a plusieurs définitions et formes : l'exclusion sociale, le racisme universaliste, scientifique, institutionnel, différentialiste, etc. L’ethnocentrisme est un concept anthropologique qui a été introduit en 1907 par l’américain William Graham Sumner (1840-1910) dans son ouvrage « Folkways ». Il signifie pour lui la « tendance, plus ou moins consciente, à privilégier les valeurs et les formes culturelles du groupe ethnique auquel on appartient ».
Pour certains, c’est un comportement social qui amène à surestimer le groupe racial, géographique ou national auquel on appartient, aboutissant parfois à des préjugés en ce qui concerne les autres peuples. On retrouve son exégèse dans l’immense œuvre de l’anthropologue et ethnologue français Claude Lévi-Strauss (1908-2009), avec « Race et Histoire » (UNESCO, Paris, 1952), « Le Totémisme aujourd’hui » (PUF, Paris, 1962), « Tristes Tropiques » (Plon, Paris, 1955), « Le regard éloigné » (Plon, Paris, 1983).
Le danger est qu'une culture en juge une autre à l’aune de ses propres valeurs et se prétende supérieure. Par exemple, prétendre dans le discours de Dakar (Sénégal) du 26 juillet 2007 que « l’Afrique n’est pas encore assez entrée dans l’histoire », parce que les normes africaines ne sont pas celles de la civilisation judéo-chrétienne, sous-entendre qu’une culture n’est pas encore tout à fait civilisée, qu’elle n’est qu’à mi-chemin de l’état de nature, c’est nier sa légitimité toute entière.
Le racisme est une dérive mortifère, une imposture électoraliste, le fonds de commerce des opportunistes et des médiocres atteints de cécité morale et intellectuelle dont l’unique but est d’assurer à leurs auteurs une promotion sociale, professionnelle et /ou politique. La France, fort heureusement, s’est toujours enrichie à travers les flux migratoires de brassages humains qui forment le socle de sa richesse culturelle, de son identité.
Il ne faut pas préconiser la dilution des cultures dans une culture prédominante, mais encourager plutôt la diversité, l’interpénétration, l’osmose, l’imbrication, l’enchevêtrement culturels. Le racisme a jeté l’opprobre sur tous les régimes et pays qui l’ont instrumentalisé, utilisé pour stigmatiser, exclure. Il n’a causé que des malheurs, de la désolation. Mais la France a surtout assombri son image avec son ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale dénoncé comme « la machine à exclure et à stigmatiser ». L’exaltation de l’identité nationale dans un débat nauséabond « ethnique », orchestré par Eric Besson et N. Sarkozy pour des raisons électoralistes, avait renvoyé, dans les ex-colonies et dans le monde, l’image d’une France repliée qui a tourné le dos à ses valeurs fondatrices.
« Est-ce donc que la France n’est plus la France ? ».
La question de L. S. Senghor a pris un nouveau relief. Singulièrement en Afrique où l’on goûte peu la stigmatisation des immigrés originaires du continent et de leurs descendants, de leur religion qu’est l’Islam.
Des « parentés » dangereuses
On nous promettait des coups d’éclats pour cette campagne électorale, mais en réalité on ne nous prépare que des coups fourrés avec des propositions qui stigmatisent les chômeurs et menacent les étrangers. Le président-sortant et son programme dégagent les mêmes effluves nauséabonds que la dernière sortie de Claude Guéant qui décalquait la déclaration de Philippe Pétain (1856-1951) lors de son procès du 23 juillet 19 45 : « Je représente une tradition qui est celle de la civilisation française et chrétienne face aux excès de toutes les tyrannies ».
Voilà donc ce qui se dissimulait derrière ses moulinets sur une « politique de civilisation » agitée le 31 décembre 2007 et qui redeviendrait son étendard. Sans doute pour marquer le haut degré de civilisation qu’il incarne,
« À l’ulcère du monde, il y a une grande cause générale : c’est l’asservissement au passé, le préjugé séculaire qui empêche de tout refaire proprement selon la raison et la morale », s’indignait l’écrivain Henri Barbusse (1873-1935).
Le cadre de la campagne de Nicolas Sarkozy est désormais posé. Pour séduire l’électorat d’extrême droite, il refuse le mariage homosexuel et relance le débat sur l’identité nationale qu’il oppose à la religion musulmane. Sans état d'âme, il ose prétendre que « la France est née de la rencontre entre la volonté des rois et celle de l’Église ». C’est l’histoire revue par Monseigneur Marcel Lefebvre (1905-1991) et ses cohortes intégristes de la Fraternité Saint-Pie -X. Les idées de Marine Le Pen seront donc bien présentes dans la campagne électorale.
Réactions en série contre l'imposture électoraliste
« La polémique sur la hiérarchie des civilisations est l’expression de la grave crise morale traversée par la classe politique française », selon Mireille Fanon-Mendès France, présidente de la Fondation Frantz-Fanon. Pour elle,
« Au-delà des contorsions rhétoriques et des manœuvres électoralistes, face à une crise qu’elle est bien incapable de juguler et au creusement, sans précédent, des inégalités dont elle est responsable, une partie non négligeable de la droite française revient vers ses tropismes racistes fondateurs (...) C'est un calcul électoraliste, froid qui consiste à tout faire pour capter un électorat (...).
Elle déplore que « Les élites politiques françaises n’ont jamais reconnu l’héritage raciste et colonial de la République (...) Les soubassements de l’idéologie raciste et suprématiste, dont le nazisme a été une évolution naturelle, sont intacts ». Snobé par les élus locaux, C. Guéant a été hué aux Antilles avec des pancartes « Raciste dehors, Guéant dégage ». Le député de la Martinique Serge Letchimy s'indigne :
« Ceci nous ramène à des idéologies européennes qui ont donné naissance aux camps de concentration ».
Le député vert Noël Mamère l’a qualifié de « petite frappe ». Harlem Désir et le Parti socialiste y voient «une majorité en perdition électorale et morale, une tentative de séduction des électeurs du Front national », tandis qu'une partie de la droite a pris ses distances. Le Conseil français du culte musulman (CFCM) a demandé au ministre de l'intérieur de dire qu'il ne visait pas « la civilisation musulmane » dans ses propos. François Bayrou déplore « un dangereux détournement de pensée » visant l'Islam avec «une volonté de dresser les sociétés les unes contre les autres ». « Retour en arrière de trois siècles. Abject !», déplore Cécile Duflot des Verts.
Pour SOS Racisme « c'est une nouvelle étape dans une dérive vers des extrêmes inacceptables, structurés notamment par des logiques d'infériorisation de l'Autre ». Ségolène Royal fustige « des propos obscurantistes et dangereux ». Pour Najat Vallaud-Belkacem, l'une des porte-parole de François Hollande, c'est une résurgence des « thèses du différentialisme ethnique et culturel ». « M. Guéant pratique une xénophobie d'Etat » a commenté Jean-Luc Mélenchon le candidat du Front de Gauche qui a estimé qu'il mélangeait civilisation et politique.
Interrogé le 6 février à l'Elysée sur le sujet, le président français a répondu que « c'est du bon sens » tandis que pour l'entourage du ministre c'est « un discours absolument républicain ». Cette nouvelle polémique survient au moment où tous les sondages donnent N. Sarkozy perdant face à son rival François Hollande.
(Asuivre)
Nabi Babbie Soumah
