72 heures du livre : l’ivresse ?

72 heures du livre : l’ivresse ?

Rien que tristesse pour moi. Sansi Kaba, les différents directeurs du Centre culturel franco guinéen ont beau se démener comme de beaux diables, la culture en général, le livre en particulier, restent indécrottablement par terre, comme ces librairies bien nommées, comme ces pharmacies, également par terre. A l’image de l’immense reste : tout est par terre en Guinée. On connaît en matière de théâtre la folie d’Amirou Conté à vouloir promouvoir la création dans cette discipline en démultipliant les initiatives de diffusion, festivals, colloques, séminaires, journées d’écriture. Rien n’y fait, désespérément, poliment ignoré par la puissance publique. Il est jeune, il y arrivera, un jour. Les autres, ceux qui avaient un savoir à transmettre sont partis, épuisés par l’âge, la misère et surtout par le désespoir nourri par un quasi mépris. Le génial Momo Wendel, qui valait un Manu Dibango. Marcellin Bangoura qui sur le tas, tirait sur des ficelles pour garder ouvertes les scènes de théâtre pour que vive la mise en scène. Il est parti, en fumant et en buvant sa vie. Comme notre génie africain ou tout simplement grand écrivain, l’incroyable Sassine. J’ai eu l’occasion et je me cite, de dire « qu’il avait trinqué sa vie à notre santé ».

Balla et ses balladins. Pivi, Manfila, après les Diabaté. Ces derniers, une vraie famille de docteurs de la guitare. J’en ai vu cinq dans le grand hall de l’Hôtel Ivoire avec leurs guitares sèches. Des génies égarés dans une foire, un cirque.

Le cinéma a été cannibalisé par l’autre face de l’Empire. Ce qui me rappelle l’auteur de la pièce éponyme (La Face e l’Empire), Fandié ce mordu de théâtre, parti trop tôt avec sa générosité, en laissant le théâtre par terre. D’aucuns sont partis vivants. Siba Fassou, créateur de l’ISAG s’est fait virer par des étudiants qui ont bien usé des ficelles de la démagogie. Ceux qui sont restés, ils sont plus de deux mille, s’imaginent que l’Etat et le changement vont changer quelque chose à cette évidence. Si l’on en a la vocation, seule la flamme du cœur fait vivre. Et après les cinq ans de rigueur, avec Bac plus cinq, leur destin, c’est la rue ou « l’Axe du Mal». Siba était peut-être un piètre directeur d’une telle institution de formation d’artistes. Mais c’était le seul à même de former quelque 50 agents du développement culturel sur les 2500 qui se bercent d’illusions. Attendons la fin des élections. Le sort professionnel des 2550 ? Au pire, des déchets humains qui échapperont difficilement au grand banditisme, au mieux, la détermination kamikaze du lumpen de l’Axe Bambéto-Cosa-Hamadallaye, l’Axe du Mal où puisent les politiciens de tous poils pour en faire la chair à canon, poitrines nues devant la racaille armée et habillée par la république..

La Guinée se croit tout permis.

L’Ecole des arts ou le Théâtre Daniel Sorano du Sénégal a formé ou plutôt encadré des génies, tels que Doura Mané, Douta Seck, Khady Thiam, Serigne Gonzales, l’Hatienne Jacqueline Lemoine et..notre national Siba « Comnos », alias Fassou Siba de l’ISAG. L’Ecole des Arts du Sénégal est morte après mission accomplie. Pourtant elle était portée à bout de bras par un homme de culture. Senghor. L’INA en Côte d’Ivoire est morte; ressuscitée dans l’INSAAC, un Institut de formation d’agents du développement. Siba avait été formé à l’Ecole des Arts. C’est un comédien, un metteur en scène. L’Autorité a  mis qui à la place ? On aurait dû le garder et lui « coller » un techno, comme en Avignon le plus grand festival mondial des arts. Tous les théâtres publics français, les centres dramatiques subventionnés sont dirigés par de grands metteurs en scène soulagés par des administratifs dont certains sont sortis de l’ENA. Mais le maître à bord reste le directeur artistique.

Nous sommes loin de la fête du livre. Je ne m’y étendrai pas. Je n’ai qu’admiration pour la générosité et le dévouement de Nadine Barry. Dont l’humanisme ne s’arrête d’ailleurs pas à la culture au sens strict. Guinée solidarité, son ONG m’a aidé à convoyer deux d’importants stocks de livres. Mais quand j’apprends que l’invité de cette fête du livre est un certain Gaston Kelman, les bras m’en tombent.

Je me contenterai d’extraire d’un hommage que j’avais rendu à Césaire et où j’avais croisé ce bonimenteur qui a commis un « bestseller » (jamais un substantif n’a aussi bien coïncidé avec un attribut connoté), un consommable pour antiracistes repentis et devenus farouches négationniste de la Repentance historique.

 "La mort de Césaire ? La fin d'une époque".

Voilà le mot qui clôt un hommage à Césaire, trouvé par un nègre (2) à la grande messe du 20h de la grande chaîne publique française. La Négritude venait d'être évacuée comme une variante des enfantillages Banania. Une vénérable mais vaine théorie fondée sur un "coloriage"(G Kellman) vient de s'épuiser dans un ultime soupir. Pas de quoi bousculer les parts de marché esclaves de l'audimat ! Avec Senghor ce n'était que l'agonie de cette vieille négritude. Maintenant on va lui faire la peau.

Fin de la vacuité nègre.

Wole Soyinka, premier Nègre africain à recevoir le Nobel de littérature avait déjà défriché le champ de la contestation avec sa formule :

 "Le tigre ne proclame pas sa tigritude, il attrape sa proie et la tue".

Je ne devrais sans doute pas associer le nom du grand Soyinka à l'auteur de ce jugement à l'emporte-pièce, habitué des plateaux où certains excellent à hisser l'audimat, en s'égosillant comme les enfants à la crèche "en haut en bas !", titillés par des "puéricultrices" de peep-show affublées de porte-jarretelles et maniant fouet et martinet en usage dans ces émissions dont tout le monde parle, afin de contredire l'adage qui dit : « on ne peut pas plaire à tout le monde ».
Depuis, Soyinka a nuancé sa prise de distance. Moi-même je suis d'une génération qui a malmené une certaine négritude politique que nous trouvions molle dans ses rapports avec ce qui deviendra la "françafrique". Mais jamais il n'a été question pour nous de vilipender la Négritude venue des profondeurs de la grande diaspora des W.E.B.Dubois, Marcus Garvey, Georges Padmore, Langston Huges, les inspirateurs du "New negro movement", tels Claude McKay, Countee Cullen, Sterling Brown, sans oublier Richard Wright, etc., Négritude reprise, relayée et réinventée par le groupe de Césaire, Senghor, Léon G. Damas.

Bref, la Négritude, l'autre versant du Panafricanisme, souffre d'une tare ontologique, depuis la malédiction biblique des enfants de Cham, ancêtre des Nègres. En se faisant l'écho du génocide esclavagiste, en dénonçant les infâmes travaux forcés du colonialisme, la Négritude est née dans les oublis, les dénis et les plis moisis des thèses et antithèses accumulées sur la négation de l'âme, des cultures nègres.

Cheick Anta Diop qui a exhumé des grimoires sorbonnards l'antériorité, l'origine nègre des civilisations égyptiennes, a subi l'ostracisme de ses "pères" blancs des décennies durant, jusqu'à ce que l'Histoire renonce devant les faits, à peindre Ramsès sous les traits hollywoodiens de Yul Brynner.

Césaire et ses complices Senghor, Léon G. Damas, ont attrapé au vol et ont ennobli l'injure tirée de "nigger", vocable américain traduit du "negro", de la langue de Diogo Cao qui avait vaincu sur les rives du Congo, la négraille qui n'avait pas eu le génie d'inventer le mousquet. Le terme allait connaître sa première fortune avec la première revue noire. Je ne parle pas de celle de Joséphine Baker avec qui la future célèbre formule aurait pu commencer par I'm black BUT I'm beautiful, mais dont la beauté a été hélas réduite à des appâts pour Blancs qui aiment le manioc.

"Eia pour ceux qui n'ont jamais rien inventé !"
 "La négritude n'est pas une métaphysique. La négritude n'est pas une prétentieuse conception de l'univers. C'est une manière de vivre l'histoire dans l'histoire
" (Césaire, Discours sur la négritude).

La Négritude est un être, au sens génétique du mot. Elle reprend sans cesse sens, avec les circonstances de temps et de lieu.

"La fin d'une époque", a donc tranché Kelman !

Comme si l'on pouvait couper la gorge à l'Histoire qui se fait, confondue avec un état. D'ailleurs plus d'un demi-siècle plus tôt, Césaire avait anticipé le malentendu qui viendrait sûrement un jour, d'une brebis galeuse à "peau noire et masques blancs" (F. Fanon), victime du divertissement (Pascal) :

 "Je réclame pour ma face la louange éclatante du crachat !".

Même venu de..

"..Ceux qui se sont assoupis aux agenouillements ceux qu'on domestiqua et christianisa ceux qu'on inocula d'abâtardissement tam-tams de mains vides tam-tams inanes de plaies sonores tam-tams burlesques de trahison tabide …"

Etranges siècles (le dernier et celui qui s'annonce), où des nains emboîtent le pas à des géants avec l'outrecuidance de leur faire de l'ombre ! Je sais, G. Kelman ne manque pas de talent oratoire. Mais la grandeur de la griotique (Niangoran Porquet) tient à ce qu'elle ne confond pas le champ noble de la Parole traditionnelle avec le tam tam des nouveaux médias.

Parce que dans Négritude il y a noir, on aurait affaire à une logomachie sur la "colorité" ! Alors que Césaire avait bien avant, hurlé le contraire :

"La carte du monde faite à mon usage, non pas teinte aux arbitraires couleurs des savants, mais à la géométrie de mon sang répandu, j'accepte et la détermination de ma biologie, non prisonnière d'un angle facial, d'une forme de cheveux, d'un nez suffisamment aplati, d'un teint suffisamment mélanien, et la négritude, non plus un indice céphalique ou un plasma, ou un soma, mais mesurée au compas de la souffrance."

Césaire avait encore deviné ce qu'il dira quand, plus d'un demi-siècle plus tard, au lieu du balai de l'éternel éboueur, on lui tendra le micro à ce mouton blanc de la fratrie noire,

"..Le nègre chaque jour plus bas, plus lâche, plus stérile, moins profond, plus répandu au dehors, plus séparé de soi-même, plus rusé avec soi-même, moins immédiat avec soi-même..."     

Qu'importe qu'un jeune homme pressé, un Camerounais, grisé par un certain "black-suces" n'aime pas le manioc ! N'est-ce pas dans l'ordre des choses du formatage culinaire de la mondialisation où l'on entend des auteurs (dont certains sont d'authentiques écrivains), d'origine africaine préférer se dire "a-fricains" ou mieux, heureux d'être "euro-africains", plutôt que d'être des auteurs africains. Il reste que le Cameroun et l'Afrique ne se feront jamais sans Ruben Um Niobé, Félix Moumié, Ernest Ouandié, Ossendé Afana (3) qui eux mangeaient leur "ndollé", en lisant "Discours sur le colonialisme" et "Cahier d'un retour au pays natal".

Ce n'est pas d'avoir essayé de libérer le Cameroun avec les armes qu'on les a tués très vite. C'est qu'un certain Occident ne voulait pas d'une engeance politique qui se mêlait de mettre la culture au fondement de l'action politique et y enraciner les Etats et les nations futurs pour lesquels ils combattaient. Ils avaient compris comme Césaire le répétera plus tard, que le "culturel (est) un préalable indispensable à tout réveil politique et social."

Alors on s'est hâté de lui couper la tête à ce continent, pour laisser pousser à la place, des clones (ou clowns), aujourd'hui pères grabataires de nations d'une Afrique décidément mal partie (René Dumont).

Ensuite on a beau jeu de pérorer sur les responsabilités africaines de l'esclavage, du colonialisme, pour réfuter toute repentance, toute culpabilité de l'Autre esclavagiste et colonisateur.

Les enfants de Césaire ne sont pas ces Nègres..

« ..Qui ne se consolent point de n'être pas faits à la ressemblance de Dieu mais du diable, ceux qui considèrent que l'on est nègre comme commis de seconde classe : en attendant mieux et avec possibilité de monter plus haut ; ceux qui battent la chamade devant soi-même, ceux qui vivent dans un cul de basse-fosse de soi-même.. »..rompus « … à faire des courbettes. .. »

En miaulant :

« ..Je sais comme vous présenter mes hommages, en somme, je ne suis pas différent de vous; ne faites pas attention à ma peau noire : c'est le soleil qui m'a brûlé ».

Et surtout, vous savez, je vous le répète,

« Je suis noir mais je n'aime pas le manioc » !

Les héritiers de Césaire et du flambeau de la vraie négritude sont ceux qui, face à..

« Un monde blanc horriblement las de son effort immense",

Sauront être magnanimes :

"Pitié pour nos vainqueurs omniscients et naïfs !"

Non sans avoir fait au préalable la prière vivifiante des morts :

« Eia pour la joie
 Eia pour l'amour
Donnez-moi la foi sauvage du sorcier
Donnez à mes mains puissance de modeler
Donnez à mon âme la trempe de l'épée
Je ne me déroberai point. Faites de ma tête une tête de proue

Et de moi-même, mon cœur, ne faites ni un père, ni un frère,
Ni un fils, mais le père, mais le frère, mais le fils, ni un mari, mais l'amant de cet unique peuple.
Mais les faisant, mon cœur, préservez-moi de toute haine
ne faites point de moi cet homme de haine pour qui je n'ai que haine
car pour me cantonner en cette unique race

vous savez pourtant mon amour tyrannique
vous savez que ce n'est point par haine des autres races
que je m'exige bêcheur de cette unique race
que ce que je veux
c'est pour la fin universelle… »

Justement, un des avatars de cette fin universelle est ce malentendu qui bêche pour son champ de manioc : « je suis Camerounais mais je n’aime pas le manioc », histoire de dire que les enfants d’immigrés n’on rien à cirer de ce que Paul Bya fait aux Camerounais ou qu’à l’inverse, s’ils rencontraient Finkielkraut, Pascal Bruckner :

C’est top là, je vous comprends, vos ancêtres ne sont en rien comptables si mon père qui était balayeur vient d’âtre balayé par les vrais enfants de l’Europe.

L’Europe centrale pulvérisée avec la chute du Mur. Et alors, Nègres rentrez maintenant chez vous. A moins de descendre plus bas dans les catacombes de Paris où vous ne risquez pas de blanchir avec les rats des égouts. Donc Kelman, sa dernière trouvaille fut d’aller vendre ses talents oratoires à la RTI de Gbagbo en plein massacres inutiles. Eh bien moi en matière de culture, contrairement à la belle phrase d’ATT, je choirais mes hôtes. Sartre a eu cette fameuse formule :

Tous les anti-communistes sont des chiens.

C’était à une époque où les communistes ont payé de leur vie pour lutter contre la bête immonde nazie, parfois mieux et plus que les thuriféraires de la liberté du commerce et de l’industrie. J’ai vu vivre, (une mal-vie) des dizaines et des dizaines d’étudiants en faculté pendant 8 ans; de petits génies qui crachent sur les études. Parce qu’ils souffraient d’un chaînon maquant : le ndollé camerounais que leurs parents ne leur ont pas fait apprécier. Mais ce manioc-là, Kelman ne pouvait pas comprendre qu’il s’agissait d’une bouture de culture et non une racine au sens bio du terme, mais une racine culturelle perdue, volée par les bonimenteurs qui ont appris à vendre en se vendant;

Donc dans un pays où le livre est par terre, un hurluberlu qui a habilement assimilé la problématique identitaire à un astucieux référencement par les moteurs de recherches Google, Yahoo, Firefox pour plus de visibilité pour ne pas dire de dévergondage, eh bien il n’est pas le bienvenu.

Non, M. Kelmann, mon hospitalité est choisie, en matière de culture.

Les organisateurs auraient été mieux inspirés d’inviter l’authentique Mama culture, la mère de Hèrèmakhono, l’épouse d’un autre Guinéen qui avait porté haut l’autre Excellence guinéenne à travers la planète, d’abord tout jeune avec les Ballets africains de Fodéba, et ensuite en allant créer le Ballet national ivoirien. Cette Mama vit toujours, c’est la grande romancière du vrai bestseller mondial, Ségou, tout court : Maryse Condé, épouse de Mamadou Condé qui, ayant attendu en vain le bonheur dans l’enfer de l’autre république (Hèrèmakhono), sont allés voir ailleurs, tous deux aujourd’hui oubliés par la culture de l’amnésie guinéenne qu’un million de librairies ne guériront pas. Contre cette longue maladie, il y a assurément un remède de cheval pour citer encore Alpha Condé, mais ce remède-là n’est pas à sa portée.

Du moins tant qu’il mettra des millions d’euros dans le béton d’Hôtels mille étoiles, alors que le Ministère de la Culture n’a pas de budget pour venir au Salon de presque tous les livres, et que l’on continuera tranquillement à fêter la culture, sur un immense plateau cerné par un calicot qui affiche devant une immense salle remplie de jeunes voués à l’inculture :

« Culturellement votre ».

Wa Salam

Saïdou Nour Bokoum

PS : rendez-vous a Africultures, dans recherche cherchez le dévbat sur Kelmann, ce que je dis de lui est vraiment de l’hyper-soft : http://www.africultures.com/php/

 

 

 

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