Monembo sème la "terreur" dans le landernau littéraire
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- Publié le dimanche 9 septembre 2012 01:30
- Écrit par Saïdou Nour Bokoum

Pour son dixième roman, l'écrivain guinéen évoque le destion exceptionnel d'Addi Bâ. Né à Bomboli (Guinée) en 1916, ce soldat du 12e régiment des tirailleurs sénégalais fonde le premier maquis des Vosges (est de la France) en mars 1943 et dirige un réseau de résistants. Sur dénonciation, il est arrêté par les Allemands, qui le tortureront pendant plusieurs mois avant de le fusiller le 18 décembre 1943. Il allait avoir 27 ans. Il ne sera décoré à titre posthume qu'en 2003. Tierno Monénembo lui rend hommage dans un récit bouleversant et épique. Voici un extrait en avant-première.
Addi Bâ s'était assis devant sa porte et avait attendu que je sorte pour aller prendre le train. Je lui fis au revoir de la main et pris à gauche la route menant à la gare de Merrey.
- Pas par là, Germaine, de l'autre côté !
- Mais...
- Faites ce que je vous dis, Germaine !
Il s'était exprimé d'une voix effrayante. Quelque chose m'indiquait que je devais lui obéir sans chercher à y voir clair.
Je sortis du village et longeai la forêt, en fredonnant une chanson. Et qu'est-ce qui se passa ? Un monstre bondit des fourrés, manquant de peu me renverser. Épouvantée, je fermai les yeux, croyant déjà ma dernière heure arrivée, mais quand je les rouvris un petit garçon chétif et mal peigné était planté devant moi.
- Que fais-tu ici, toi ? dis-je d'une voix tremblotante qui le fit rire.
- Je suis votre frère.
- Tenez, voici mes papiers !
Il s'appelait bien Tergoresse, Antoine Tergoresse, né le 5 mai 1932 à Romaincourt, de Léon et de Madeleine Tergoresse. C'était mon frère.
Je lui tournai le dos et partis en accélérant le pas, pour lui faire comprendre que je ne voulais pas de lui. Mais il était têtu et il courait aussi vite que moi. Lorsque nous arrivâmes en vue de la gare de Merrey où patrouillaient les Allemands, je me retournai et le regardai dans les yeux :
- Tu es juif, toi, n'est-ce pas ?
- Non, j'ai jeté mon étoile.
- Fais attention quand même !
J'examinai de nouveau ses papiers et fus rassurée : le billet, le laissez-passer, tout était en règle.
Nous montâmes dans le train et cela m'amusa de constater avec quelle facilité les Allemands s'étaient laissé berner. Ce gosse était juif et cela se voyait comme le nez au milieu du visage : ces cheveux noirs et frisés, ce nez crochu, ce regard lumineux, cette beauté mystérieuse propre aux peuples anciens.
Cela me fit rire et je me dis en moi-même : « Ils sont donc comme ça, ces Boches ? Comment auraient-ils réagi si on avait cousu une étoile de David sur la veste du Führer ? »
Nous subîmes bien une dizaine de contrôles avant d'arriver à Paris et personne ne se douta que je trimballais avec moi un sale petit Juif destiné aux wagons plombés et aux fours à gaz. Il n'avait que ses papiers et un sac à dos qui devait contenir ses fripes. Il ne possédait rien d'autre à part ça : ni biscuits ni bonbons, ni morceau de pain ni argent. Je dus couper en deux mon frichti pour ne pas le voir mourir de faim. À la gare de l'Est, j'ouvris mon porte-monnaie pour lui fourguer quelques pièces.
- Nous voilà à Paris, tu as quelque part où aller, je suppose ?
- Tu sais très bien où tu dois me conduire.
- Moi ?
- À la mosquée !
- À la mosquée ?
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NB Ce dernier roman figure sur la liste des "goncourables", cela suffit déjà pour augurer des conquêtes du "Terroriste.." dans le grand public (snb)

