Bernard Pivot : des mots aux maux de la vieillesse, c’est..
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- Publié le samedi 29 septembre 2012 22:26
- Écrit par Bernad Pivot
Vieillir, chiant. J’aurais pu dire : vieillir, c’est désolant, c’est insupportable, c’est douloureux, c’est horrible, c’est déprimant, c’est mortel. Mais j’ai préféré « chiant » parce que c’est un
adjectif vigoureux qui ne fait pas triste. Vieillir, c’est chiant parce
qu’on ne sait pas quand ça a commencé et l’on sait encore moins quand ça
finira.
Non, ce n’est pas vrai qu’on vieillit dès notre naissance.
On a été longtemps si frais, si jeune, si appétissant. On était bien
dans sa peau. On se sentait conquérant. Invulnérable. La
vie devant soi. Même à cinquante ans, c’était encore très bien.Même à
soixante. Si, si, je vous assure, j’étais encore plein de muscles, de
projets, de désirs,
de flamme.
Je le suis toujours, mais voilà, entre-temps – mais quand –
j’ai vu le regard des jeunes, des hommes et des femmes dans la force de l’âge,
qu’ils ne me considéraient plus comme un des leurs, même apparenté, même
à la marge. J’ai lu dans leurs yeux qu’ils n’auraient plus jamais d’indulgence
à mon égard. Qu’ils seraient polis, déférents, louangeurs, mais
impitoyables. Sans m’en rendre compte, j’étais entré dans l’apartheid de
l’âge.
Le plus terrible est venu des dédicaces des écrivains,
surtout des débutants. « Avec respect », « En hommage respectueux », Avec
mes sentiments très respectueux ». Les salauds! Ils croyaient
probablement me faire plaisir en décapuchonnant leur stylo plein de
respect ? Les cons ! Et du « cher Monsieur Pivot » long et solennel comme
une citation à l’ordre des Arts et Lettres qui vous fiche dix ans de plus !
Un jour, dans le métro, c’était la première fois, une jeune
fille s’est levée pour me donner sa place. J’ai failli la gifler. Puis la
priant de se rasseoir, je lui ai demandé si je faisais vraiment vieux, si
je lui étais apparu fatigué. « Non, non, pas du tout, a-t-elle répondu,
embarrassée. J’ai pensé que… » Moi aussitôt : «Vous pensiez que …? -- Je
pensais, je ne sais pas, je ne sais plus, que ça vous ferait plaisir de
vous asseoir. – Parce que j’ai les cheveux blancs? – Non, c’est pas ça,
je vous ai vu debout et comme vous êtes plus âgé que moi, ça a été un
réflexe, je me suis levée…-- Je parais beaucoup beaucoup plus âgé que
vous ? – Non, oui, enfin un peu, mais ce n’est pas une question d’âge … --
Une question de quoi, alors ? – Je ne sais pas, une question de
politesse, enfin je crois…» J’ai arrêté de la taquiner, je l’ai remerciée
de son geste généreux et l’ai accompagnée à la station où elle descendait
pour lui offrir un verre.
Lutter contre le vieillissement c’est, dans la mesure du
possible, ne renoncer à rien. Ni au travail, ni aux voyages, ni aux
spectacles, ni aux livres, ni à la gourmandise, ni à l’amour, ni à la
sexualité, ni au rêve. Rêver, c’est se souvenir tant qu’à faire, des
heures exquises.

C’est penser aux jolis rendez-vous qui nous attendent. C’est
laisser son esprit vagabonder entre le désir et l’utopie. La musique est
un puissant excitant du rêve. La musique est une drogue douce. J’aimerais
mourir, rêveur, dans un fauteuil en écoutant soit l’adagio du Concerto n°
23 en la majeur de Mozart, soit, du même, l’andante de son Concerto n° 21
en ut majeur, musiques au bout desquelles se révéleront à mes
yeux pas même étonnés les paysages sublimes de l’au-delà. Mais Mozart et
moi ne sommes pas pressés. Nous allons prendre notre temps.
Avec l’âge le temps passe, soit trop vite, soit trop
lentement. Nous ignorons à combien se monte encore notre capital. En
années ? En mois ? En jours ? Non, il ne faut pas considérer le temps qui
nous reste comme un capital. Mais comme un usufruit dont, tant que nous
en sommes capables, il faut jouir sans modération. Après nous, le déluge ?
Non, Mozart.
Bernard Pivot
