Sharon Jones, l'énergie de la soul contre l'adversité
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- Publié le lundi 30 juin 2014 12:13
- Écrit par Stéphanie Binet
A 58 ans, Sharon Jones a l'énergie de celles qui ont surmonté toutes les épreuves : la violence conjugale de ses parents originaires d'Augusta en Géorgie, la ségrégation raciale en Caroline du Sud, les petits boulots dont surveillante de prison dans le terrible pénitencier de Rikers Island à New York, l'industrie du disque qui l'a d'abord rejetée puis son ultime bataille en date, le cancer du pancréas.
Sharon Jones, à Saint-Brieuc, pendant le Art Rock Festival, en mai 2012. | AFP/FRED TANNEAU
« Ma dernière séance de chimiothérapie était le 21 décembre 2013, confie-t-elle, le 4 janvier suivant, j'étais à la télé sur le show de Jimmy Fallon. Le 6 février, je donnais mon premier concert. Je ne sais pas comment je fais. J'ai toujours été une battante. Il faut que je continue à chanter pour m'occuper du reste de ma famille. »
VERSION GOSPEL DIGNE DES MEILLEURES TRANSES
Dimanche 29 juin à la Défense, Sharon Jones, voix soul du label Daptone Records, mènera à la baguette la Daptone Super Soul Revue, un collectif composé de cinq formations : le chanteur Charles Bradley, les groupes Antibalas, The Dap Kings, The Sugarman 3 et Saun and Star.
On reconnaît un grand artiste de musique soul à ce qu'il ne peut pas s'empêcher, chaque fois qu'il cite un titre de chanson de son répertoire, de fredonner aussitôt les paroles. Comme Al Green, Sharon Jones est de cette trempe.
Le lendemain de son concert complet avec The Dap Kings, le 6 mai à l'Olympia, elle chante chaque couplet des chansons extraites de son dernier album puis elle explique leur sens. Ainsi de Get up Get out (Lève toi et sors), dont Sharon Jones donne sur scène une version gospel digne des meilleures transes des églises baptistes : « Get up Get out, je l'ai faite mienne dans cette lutte contre le cancer. Mais au départ, mon batteur qui l'a écrite parlait juste des punaises qui infestaient son lit. Moi, c'est à mon cancer que je dis : “Lève-toi, et dégage !”. J'ai besoin de hurler au monde que je suis en vie et libérée du cancer. »
Son premier souvenir de chanteuse remonte au moment où, dans une église du nord d'Augusta, elle interprète en solo le chant de Noël Silent Night (Douce nuit, Sainte nuit), « avec des ailes d'ange dans le dos ». Dans son quotidien, c'est plutôt l'enfer qu'elle vit : « Ma mère est partie du Sud car elle en avait marre de se faire tabasser par mon père, raconte-t-elle. Une fois c'est elle qui, enceinte, cherchant mon père, lui a tiré dessus alors qu'il draguait une femme dans un club. Elle est partie à New York après ça, mon père ne lui a pas laissé prendre les enfants tout de suite. Elle a d'abord travaillé trois ans chez une famille comme domestique et gouvernante. Elle a pris ses trois filles, puis elle est revenue chercher les trois garçons un ou deux ans plus tard. »
« J'ADORAIS LE RAP AU DÉBUT, C'ÉTAIT DRÔLE »
A l'âge adulte, Sharon Jones rêve de devenir chanteuse, elle fait des chœurs au début des années 1980 pour le rappeur Big Daddy Kane qui sort avec sa nièce. Là encore, pour appuyer son propos, elle rappe le refrain du tube de l'époque de Rapper's Delight : « J'adorais le rap au début, c'était drôle. Puis ils l'ont changé en ce truc de gangsters où toutes les femmes sont des putes et des salopes. Alors, je n'ai plus écouté, et puis je trouve qu'ils utilisent trop le mot “nègre”. Ils ne réalisent pas, ces gosses, ce que nous avons vécu. Nous nous sommes battus pour qu'on ne nous le dise plus. Le clamer aussi souvent dans ses chansons, c'est ridicule. Qu'ils ne s'avisent pas de me le dire en face, ils se prendront mon poing dans la figure. »
Dans son récent disque, quand elle chante « People don't get what they deserve » (« Les gens n'ont pas ce qu'ils méritent »), elle ne parle pas forcément de ses différents boulots de sécurité où elle était sous-payée, des détenus de Rikers Island où, surveillante de prison, elle leur chantait The Greatest Love of All, de Whitney Houston, pour qu'ils retournent dans leur cellule.
Mais plutôt de la major Sony qui lui a refusé un contrat avec des arguments facétieux : « Ils m'ont dit que je n'avais pas le look, que j'étais trop noire, trop grosse, trop petite, trop vieille, dit-elle, encore amère. Aujourd'hui, je tiens ma revanche, et mon but est de faire reconnaître la soul music comme un genre intemporel. Il n'y a toujours pas de récompense soul aux Grammy Awards. Il y a la catégorie rhythm and blues, mais ils l'ont inventée pour édulcorer la soul, pour en faire de la pop. Les gens méritent d'écouter de la bonne musique soul.
The Daptone Soul Revue. Le 29 juin à la Défense Paris, le 4 juillet aux Eurockéennes de Belfort, le 5 juillet au Festival de jazz de Vienne, le 14 juillet à Montreux (Suisse).
Stéphanie Binet
Journaliste au Monde
