Sia Tolno s'épanouit dans l'afrobeat, genre fort en gueule
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- Publié le jeudi 10 juillet 2014 15:45
- Écrit par Véronique Mortaigne
C'est une guerrière. Entourée par la guerre, ballottée par elle, jamais battue. Sia Tolno, Guinéenne ayant grandi dans l'anglophone Freetown, capitale de la Sierra Leone, a trouvé son salut dans l'afrobeat. " C'est une musique d'expression des colères, qui est à la hauteur de ce que je veux dire ",explique-t-elle. Sia Tolno vient de publier African Woman, son troisième album, abandonnant la variété soul à l'africaine pour un tapis polyrythmique de percussions yoruba, de funk, de jazz. Elle casse ainsi la suprématie masculine sur un style musclé hérité du high-life ghanéen. Grande, coiffure en prolongation, Sia Tolno y dénonce le machisme (Manu), l'imbécillité des chefs de guerre (Rebel Leader) et la corruption policière (African Police).
Chanteuse au coffre certain, elle milite pour l'éducation des femmes, forcément puissantes (Waka Waka Woman) " qui doivent prendre leur place dans l'Afrique d'aujourd'hui ", dit-elle, citant l'exemple d'Ellen Johnson Sirleaf, Prix Nobel de la paix, qui gouverne le Liberia depuis 2006. Elle mène campagne contre l'excision (Kekeleh) et pour que les épouses " ne tolèrent plus les maris humiliants ". Elle raconte aussi l'histoire tragique de Yaguine Koïta et Fodé Tounkara, deux adolescents candidats à l'émigration trouvés morts dans le train d'atterrissage du vol 520 de la Sabena en 1999. Une autre chanson, Idjo Weh, décrit une jeunesse africaine coincée " par la peur de l'influence parentale et les structures sociales : tu ne peux pas être maître de toi, car il y a toujours quelqu'un de mieux placé que toi ; cela génère de la violence, de la révolte, du trafic de drogue ".
Pour les deux albums précédents, Eh Sanga et My Life, elle avait travaillé avec des Guinéens, le guitariste Kanté Manfila (un ancien des Ambassadeurs de Salif Kéïta, décédé en 2011), puis Mamadou Camara, guitariste vétéran de l'orchestre du Kaloum Star. L'arrangeur François Bréant avait ajouté une pincée d'afrobeat. Elle fut séduite. Aucune femme ne s'était frottée à cette musique rude et forte en gueule, créée au Nigeria à la fin des années 1960 par le prince des maquis résistants, Fela Anikulapo Kuti.
Pour défier les lois du genre, Sia Tolno s'est octroyé les services du batteur Tony Allen, directeur artistique de Fela de 1968 à 1979, avant que n'apparaissent entre les deux compères de graves divergences politiques. Tony Allen continue de prêcher la bonne parole rythmique, inimitable, de l'afrobeat, mélange d'Afrique transnationale, transocéanienne.
Sia Tolno en connaît un rayon en matière de flou dans les frontières. Elle est d'ethnie Kissi, un peuple d'agriculteurs à majorité chrétienne, qui vit au sud de la Guinée, à cheval entre la Sierra Leone et le Liberia. Née en 1975 à Guékédou, en Guinée, elle a subi les aléas géopolitiques de cette zone ravagée par les guerres civiles, de 1991 à 2002, parce qu'en étaient extraits les " diamants du sang ", dont profitaient des seigneurs de guerre. Sia Tolno a appris le pidgin, l'argot créole de Lagos, qu'utilisait Fela, à Freetown, où elle avait suivi son père qui enseignait le français. Elle a 20 ans quand les troupes du Libérien Charles Taylor mettent la région à feu et à sang. Elle s'enfuit vers la Guinée, exsangue, y connaît à peine sa famille, ne parle pas français.
" La guerre, dit-elle, ouvre les portes de l'obscur. " Le chant, celles de la lumière. Sia Tolno voulait faire du théâtre, la guerre l'en a empêchée. Elle monte à Conakry, chante dans les bars, les cabarets – cigarettes, drinks et fins de mois difficiles, qu'elle avait décrits dans Malaya, chanson de l'albumMy Life, très soul. Chez les Kissi, la tradition griotique (la caste des chanteurs, de règle chez les Mandingues) n'a pas cours. La famille de Sia Tolno ne peut " même pas imaginer " qu'elle chante. " En 1994, j'ai commencé à chanter aux Copains d'abord, fondé par un Libanais, Moustapha, qui m'a beaucoup aidée. A cette époque, on tenait les cabarets pour des lieux de mauvaise vie. "
Comme elle veut devenir star, elle s'empare " des grandes chansons " du répertoire occidental – Piaf, Whitney Houston, Nina Simone, Mariah Carey, Gloria Estefan. Sia Tolno a de la voix, et une sorte de black elegance dans le phrasé. Mais bientôt, la guerre enflamme à nouveau le Liberia et la Sierra Leone, entraînant une cohorte de réfugiés dans le Sud guinéen. Sia Tolno casse sa tirelire, enregistre un album, La Voix de la forêt, " en soutien à ceux qui vivaient une situation bien pire que celle qu' - elle - avai - t - vécue. - Elle - discutai - t - avec les rebelles sierra-léonais, des petits qui jouaient les caïds, buvaient de la bière et tiraient partout pour faire la fête ". Circulent des bols de riz " Sia Tolno " à son effigie.
La paix revient en 2002, le président guinéen autocrate Lansana Conté étire son pouvoir depuis 1984. En 2008, Sia Tolno représente son pays à la première édition d'" Africastar ", la " Star Ac " panafricaine, organisée au Gabon. Dans la salle, le musicien et compositeur Pierre Akendengué, séduit par la voix de la Guinéenne, insiste auprès de son producteur discographique, José Da Silva, celui de Cesaria Evora. En 2009, Sia Tolno sort son premier album international, Eh Sanga. Mais la Guinée est encore saisie par ses démons politiques : nouveau chef d'Etat, le capitaine Dadis Camara promet des élections démocratiques, mais fait tirer sur la foule. Des femmes sont violées. Depuis, le président Alpha Condé conduit, en " néodictateur " selon ses opposants, les affaires d'une Guinée attaquée par une épidémie de fièvre Ebola. Voudrait-elle se reposer, que l'African Woman ne le pourrait pas. p
Véronique Mortaigne
African Woman,
1 CD Lusafrica. En concert le 17 juillet au Havre.
© Le Monde
