Une clameur d'indignation. Un cri gueulé à gorge déployée. Le 19 juillet, dans le Théâtre antique d'Arles, avant que ne jaillissent la voix de la chanteuse flamenca Esperanza Fernandez, puis celles, fiévreuses et saisissantes, de Susheela Raman avec ses invités pakistanais, Rizwan et Muazzam Mujahid Ali Khan, tout le monde est invité à hurler avec les intermittents, après la lecture d'un communiqué. Chaque soir, ce fut, ici, le même rituel.
« Une manière bon enfant d'affirmer notre soutien », commente Marie-José Justamond, directrice artistique des Suds. Dès le 10 juillet, à quelques jours de son ouverture, le festival s'est positionné. « Suds soutient pleinement les revendications des intermittents, et nous aurons l'occasion de l'exprimer avec cette 19e édition qui, plus que jamais, s'annonce poétique et politique », dit un communiqué.
CIGDEM ASLAN, POUR LES ENFANTS DE GAZA
Peu avant la dernière soirée au Théâtre antique, ailleurs dans la ville, cour de l'Archevêché, la chanteuse turque d'origine kurde Cigdem Aslan dédiait une chanson aux enfants de Gaza, introduisant de manière allusive les chaos de l'actualité dans son répertoire de rebétiko. Sur ce blues urbain qui a pris son essor en Grèce avec l'arrivée de réfugiés grecs démunis, partis d'Asie Mineure à la fin de la guerre gréco-turque (1919-1922), la jeune chanteuse s'est construit un joli répertoire, enregistré sur l'album Mortissa (Asphalt Tango Records/L'Autre Distribution).
Une musique réfractaire et irrévérencieuse face à l'autorité. « En Turquie et en Grèce, à l'heure actuelle, beaucoup de gens ressentent qu'ils doivent défier les autorités pour protéger les libertés individuelles. Et finalement, la situation est tellement similaire dans les deux pays que je vois dans cette musique un espoir de redécouvrir l'amitié et les liens entre les peuples de Grèce et de Turquie. Il y a beaucoup de chansons que nous interprétons dans les deux langues. »
TAMER ABU GHAZALEH, COMPOSITEUR ET OUDISTE PALESTINIEN
Accueilli deux jours avant, sur cette même scène intimiste de l'Archevêché, le chanteur, compositeur et oudiste palestinien Tamer Abu Ghazaleh, découvert au sein de l'ensemble Alif, se produit pour la première fois en France sous son nom. Il surprend par la contemporanéité audacieuse de sa musique « cross-over », rappelant l'originalité du groupe Sabreen, découvert au début des années 2000, d'où émergea la chanteuse et oudiste Kamilya Jubran. Celle-ci a enregistré, entre autres, sur le label Eka3 que Tamer Abu Ghazaleh a cofondé au Caire, où il vit.
Accompagné de ses musiciens, il chante avec une conviction rageuse quelques titres du seul album sous son nom à ce jour, Mir'ah (miroir), paru en 2008 (non disponible en France). « Je veux que les mots que je chante reflètent les réalités actuelles », confie-t-il le lendemain de son concert. Ce qui se passe en Palestine et en Egypte, où « la société est en perdition. Les gens sont descendus dans la rue, mais ils se rendent compte que rien n'a changé. C'est même pire qu'avant ». Lui-même raconte avoir participé à la deuxième Intifada en Palestine. « J'ai constaté que là non plus, ça n'avait servi à rien », déplore-t-il.
LA POÉSIE MUSICALE DE KAYHAN KALHOR ET ERDAL ERZINCAN
S'il a réussi à couvrir les bruyants choucas, martinets et pigeons qui volent au-dessus de la cour de l'Archevêché, les ciselures délicates et les murmures du duo magistral instrumental formé par Kayhan Kalhor et Erdal Erzincan, elles, n'ont rien pu faire. Mais malgré l'agitation bavarde de la gente ailée, les deux musiciens offrent un moment de pure poésie musicale. On est happé par la longue improvisation – un seul morceau s'étire sur près d'une heure – du maestro iranien de la vièle kamantché (instrument central de la musique persane avec lequel il a accompagné les vers des poètes soufis), en conversation avec le baglama du musicien turc Erdal Erzincan, une référence pour cet instrument à cordes.
Ils ont enregistré ensemble deux albums sur le label ECM (The Wind et Kula Kulluk Yakisir Mi). Né à Téhéran, en 1964, Kayhan Kalhor a quitté l'Iran à 17 ans et vit aux Etats-Unis après avoir humé l'air musical de plusieurs pays. Autant de chemins pour faire connaître sa musique, sa culture et s'enrichir de celles des autres, précise-t-il. Il s'étonne de l'obsession de la presse occidentale à vouloir présenter l'Iran comme un pays conservateur. « Rien n'est totalement noir ou totalement blanc. Cette image ne correspond pas à la réalité », conclut le musicien.
