« Mère Courage », retour sur un coup de théâtre

 

 

Le 30 juin 1954. Tremblement de terre dans le théâtre français. Un « éclair », une « illumination », un « éblouissement ». La soirée qui « a changé ma vision du théâtre », dira le grand critique dramatique de l'après-guerre Bernard Dort.

« Il n'est plus rien resté devant mes yeux du théâtre français : entre le Berliner et les autres théâtres, je n'ai pas eu conscience d'une différence de degré mais de nature et presque d'histoire », affirmera quant à lui Roland Barthes.

Helene Weigel dans « Mère Courage », lors de la reprise, triomphale, en 1957.

Ce soir-là, Bertolt Brecht et son Berliner Ensemble présentent, au Théâtre Sarah-Bernhardt – qui ne deviendra le Théâtre de la Ville qu'après sa rénovation, en 1968 –, Mère Courage et ses enfants, avec Helene Weigel, la femme de Brecht, dans le rôle de la cantinière Anna Fierling. Et ce fut bien un séisme, une révolution qui a changé la face du théâtre français, radicalement et pour plusieurs décennies.

LA RÉFÉRENCE EST BIEN LÀ

Soixante ans plus tard, le Théâtre de la Ville a voulu rendre hommage à cet événement, en présentant la pièce écrite par Brecht, alors en exil, dans les premiers mois de la seconde guerre mondiale, telle qu'elle est aujourd'hui jouée par le Berliner Ensemble.

Il s'agit d'une tout autre Mère Courage qu'a mise en scène le directeur actuel du théâtre fondé par Brecht à Berlin en 1949, Claus Peymann. Mais la référence est bien là, que n'a pas voulu gommer le patron du Berliner.

Michel Bataillon n'était pas dans la salle, ce soir de juin 1954. Ce grand germaniste, traducteur et dramaturge, qui a travaillé avec Gabriel Garran au Théâtre de la Commune à Aubervilliers, puis au Théâtre national populaire (TNP) de Villeurbanne avec Roger Planchon, a vu le spectacle un peu plus tard, lors de la reprise – triomphale – de 1957.

« UNE ESTHÉTIQUE EN RUPTURE AVEC CELLE DE VILAR »

Brecht était mort (en août 1956). Michel Bataillon avait 18 ans, il était élève au lycée parisien Louis-le-Grand, où s'était formé un groupe théâtral que rejoindront peu après Jean-Pierre Vincent et Patrice Chéreau. « Si le théâtre que nous commencions à essayer de fabriquer est tout à coup entré dans la modernité, c'est grâce à Brecht, raconte-t-il. Ce qui s'est passé avec la Mère Courage du Berliner Ensemble, ce n'est pas la découverte d'un auteur dramatique et d'une œuvre : Brecht était déjà – un peu – connu en France, et Jean Vilar avait monté la pièce, en 1951, avec Germaine Montero et Gérard Philipe. Ce qui a provoqué une telle secousse, c'est la découverte de Brecht comme metteur en scène, comme homme de théâtre dont l'esthétique rompait complètement avec celle de Vilar. »

« Il faut saluer, dans Mère Courage, l'avènement d'un spectacle d'un type radicalement neuf. Spectacle “totalitaireque fonderaient, à parts égales, le texte et la représentation, la musique, les matériaux scéniques et le jeu des acteurs », écrit alors Bernard Dort.

« FASCINANT, RÉVOLUTIONNAIRE »

Michel Bataillon confirme : « Ce qui était fascinant, révolutionnaire, c'était la manière d'inventer une écriture scénique où tout – son, musique, architecture, lumières, costumes… – concourait à la construction du récit dramatique. Rien n'était décoratif. C'est à partir de ce spectacle que la cohérence dramaturgique d'un spectacle est devenue une exigence. »

Et donc le spectacle est entré dans la légende, notamment grâce aux photos de Roger Pic, qui ont fait rêver plusieurs générations de spectateurs. Il y avait ce plateau tournant – totalement nouveau en France, lui aussi – sur lequel la Mère Courage, tentant de survivre dans la guerre avec son petit commerce, tirait sa charrette à contresens. Il y avait ces costumes, de jute et de toile matelassée, semblables à ceux des « femmes des ruines » dans le Berlin de l'après-guerre, qui se râpaient au fur et à mesure de la représentation. Il y avait les songs de Paul Dessau.

HELENE WEIGEL, ACTRICE-MONSTRE

Et puis, bien sûr, il y avait Helene Weigel, actrice-monstre, haute comme trois pommes et géniale, dont le visage, lui aussi, vieillissait de trente ans au fil des quelque quatre heures que durait le spectacle. La légende dit qu'elle eut droit à vingt-six rappels, lors de la quatrième et dernière représentation de cette série de juin 1954 à Paris…

« La fameuse “distanciation” n'existait pas dans le jeu brechtien, explique Michel Bataillon. Elle était opérée par l'écriture et la mise en scène, mais Brecht demandait à ses acteurs d'être tout à fait concrets. Et “la” Weigel jouait chaque émotion jusqu'au bout, avec une puissance et une vérité impressionnantes, et cet humour typiquement viennois qui était le sien » (l'actrice était autrichienne).

Ainsi fut-elle, cette Mère Courage au « réalisme épuré, stylisé », qui a changé le cours du théâtre français, et dont les ondes de choc se propagent encore aujourd'hui. Helene Weigel a eu bien raison de penser qu'elle savait faire autre chose que le kouglof.


Mère Courage et ses enfants, de Bertolt Brecht. Mise en scène : Claus Peymann. Théâtre de la Ville, 2, place du Châtelet, Paris 4e. Mo Châtelet. Tél. : 01-42-74-22-77. Du 17 au 26 septembre à 20 h 30. De 26 € à 35 €. Durée : 3 h 20. En allemand surtitré.

 

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