Mariant flétrissure et pureté, détestation globale du monde et amours particulières d’autrui, Jean Genet recherchait « le plaisir au fond de la chair martyrisée » (Sartre). Il revendiquait, avant la lettre, une fierté gay. L’homosexuel se pose, chez lui, en sujet libre. Échappe-t-il pour autant à sa condition d’objet : d’être réifié, jaugé aussi bien que jugé par les pouvoirs normatifs ? Même Sartre, quand il publie Saint Genet, comédien et martyr en 1952, bien qu’en avance sur son temps – Jacques Lacan imaginait alors encore guérir les invertis ! –, même Sartre se figure l’homosexualité tel un univers de vices souterrains.
Quelque trente ans plus tard, en 1980, au seuil du tombeau, Sartre est interrogé sur « l’adhésion à l’ordre mâle chez Genet » par Jean Le Bitoux, fondateur du Gai Pied : « L’homosexuel ne serait-il en politique qu’un traître virtuel ? » Réponse du philosophe de 75 ans : « Le traître c’est l’aspect noir de la chose ; mais l’aspect blanc, doré, c’est que l’homosexuel essaye d’être une réalité profonde, très profonde. Il essaye de trouver une profondeur que n’ont pas les hétérosexuels, mais cela même, cette profondeur qu’il essaye d’avoir avec simplicité, avec clarté, eh bien l’autre côté noir la reprend ; il y a dans l’homosexuel un aspect noir qui se fait sentir à lui et pas nécessairement aux autres. »
La polysémie de l’adjectif “noir” conduit aux filiations obscures et complexes de « l’homosexualité noire » (Guy Hocquenghem), à ces relations entre négritude et uranisme pensées par un James Baldwin. Faut-il inscrire dans une telle problématique Les Nègres de Jean Genet, que monte Bob Wilson, 66 ans après l’écriture de la pièce (1948) et 55 ans après sa création par Roger Blin (1959) ?
Toutes les réponses sont possibles, tant le texte et les situations offrent un réseau, à la fois intime et universel, de correspondances, de lignes de fuite, de non-dits parmi les vociférations. À l'Odéon, le spectacle somptueux et minutieux, enchanteur et féroce, pensé mais dansé, aussi musical qu’éloquent, adopte une ligne claire – presque transparente malgré les riches éclairages de tableaux charpentés –, qui aimante bien des interprétations. Avec une délicatesse féerique, le metteur en scène, considérable et considéré, refuse de jouer au poteau indicateur. Il a même taillé dans le texte, histoire de donner une consistance aérienne aux questions de poids que soulève la pièce.
La première touche au refus de s’en tenir à une définition des Noirs, qui les cadenasserait une fois de plus en fond de cale. L’affranchissement rimbaldien d’Une saison en enfer hurlait encore aux oreilles de Genet quand il prit la plume : « Oui, j’ai les yeux fermés à votre lumière. Je suis une bête, un nègre. Mais je puis être sauvé. Vous êtes de faux nègres, vous maniaques, féroces, avares. Marchand, tu es nègre ; magistrat, tu es nègre ; général, tu es nègre ; empereur, vieille démangeaison, tu es nègre : tu as bu d’une liqueur non taxée, de la fabrique de Satan. »
Il faut avoir en tête ce texte d’Arthur Rimbaud, précurseur du jazz en sa musique des mots, pour accueillir l’étonnant dispositif conçu pour Les Nègres par Jean Genet. Il s’agit, comme toujours, d’une cosmogonie furibarde et sacrée, mais cette fois sous la forme d’une clownerie, d’un simulacre rituel – devenu cabaret chez Bob Wilson. Archibald, maître de cérémonie, présente au public un étrange théâtre dans le théâtre : des nègres (re)jouent pour nous, pour eux et pour quatre juges juchés en position dominante, une scène cultuelle qui semble avoir eu lieu : le meurtre de la Blanche, dont le cercueil encombre les planches.
S’enclenche une célébration de convulsionnaires surchauffés. Les Blancs, jusqu’à plus soif, en prennent pour leur grade, accusés de semer la mort sans la moindre force vitale : « Et toi, race blafarde et inodore, toi, privée d’odeurs animales, privée des pestilences de nos marécages. » Archibald ne cache pas le programme : « Ce que nous aimions, c’était vous tuer, c’était faire crever jusqu’à la blancheur de votre farine. » C’est sans doute à ce moment-là qu’en 1959, Eugène Ionesco, se sentant insulté en tant que Blanc, quitta la salle du Théâtre de Lutèce (29, rue Jussieu, à Paris Ve).
(A suivre dans Médapart)
