Angélique Kidjo : « Moi, je crée des passerelles »

 

Angelique Kidjo en 2014.

Femme de scène, détentrice de deux Grammy Awards, la chanteuse franco-américano-béninoise Angélique Kidjo était de passage à Paris le 6 octobre, avant son concert à la Cigale le 14. Elle était en partance pour Milan afin d’y présenter, au côté du prince Albert, le projet de Pavillon monégasque pour l’exposition universelle de 2015, consacré au développement durable, et qui sera ensuite concédé au Burkina Faso. Dans les locaux du Monde, elle croise par hasard l’écrivain congolais Fiston Mwanza Mujila, 33 ans, auteur de Tram 83. « Madame Kidjo, je suis très honoré, je vous admire. »

La réaction de Fiston Mwanza Mujila vous étonne ?

Non, j’en suis heureuse. J’ai une voix, et, si je vis aux Etats-Unis depuis 1998, je n’ai jamais tourné le dos à l’Afrique, si vivante, si douée. Au contraire.

En 2014, le magazine Forbes vous a classée au premier rang des femmes célèbres en Afrique. Le New York Times a consacré une page à votre album Eve, sorti en janvier. Une autobiographie illustrée a paru chez Thames & Hudson, préfacée par Desmond Tutu et Alicia Keys. 2014, c’est aussi 101 concerts, du Hollywood Ball au Théâtre municipal de Rio en passant par Paris et Maputo. Tout va bien ?

Oui, oui. En Afrique, bien sûr, aux Amériques aussi, tout va bien… En France, c’est plus compliqué. Aux Etats-Unis, ils sont épatés par mon parcours et, moi-même, je le suis. Je suis francophone [née au Bénin, à Cotonou, le 14 juillet 1960], j’ai appris l’anglais avec James Brown, qui le parlait de travers. Au fil des années, j’ai réussi à entraîner un public assez large aux Etats-Unis, tout en chantant en fon, qui est une langue très compliquée. Mes amis artistes américains me disent souvent : « Tu nous rappelles toujours qu’être artiste, c’est être la voix de ceux qui n’en ont pas. »

Aux Etats-Unis, la ségrégation est très forte. Au début, j’avais du mal à me promener dans la rue avec Jean, mon mari, un Blanc. Le jour où Barack Obama a été élu président, ma fille, métisse, a pleuré, parce que pour elle, rien n’avait été simple. Mais en France, c’est pire d’une certaine manière. Nous vivons une situation postcoloniale. On demande encore aux enfants de la troisième génération d’où ils sont, on leur dit éventuellement de retourner chez eux ! Aux Etats-Unis, le talent est mis en avant. Ici, la colonisation se glisse au milieu de tout, et moi je suis une enfant de l’Indépendance, mes parents étaient des intellectuels. Je refuse les clichés.

 

Vos amis artistes sont nombreux. Vous avez travaillé avec Carlos Santana, Branford Marsalis, Quincy Jones, Diane Reeves, Alicia Keys, Questlove, Herbie Hancock, Dr. John, Vampire Weekend… Vous avez chanté avec Bono et l’on a pu découvrir sur le Net que vous aviez fait danser Barack Obama…

Oui, je suis fière : j’ai été invitée en août à la Maison Blanche à un dîner avec tous les chefs d’Etat africains. En réalité, j’avais rencontré auparavant Michelle Obama, à qui j’avais envoyé un mail de félicitations pour ses propos sur les lycéennes enlevées par Boko Haram au Nigeria en avril. C’étaient ceux d’une mère inquiète. J’avais été interviewée chez Amanpour [la chanteuse était également allée en février dans la célèbre émission politique de CNN International pour s’opposer à l’homophobie en Afrique]. Mon album, Eve, est une célébration de la femme africaine. J’ai une fondation, Batonga, au Bénin, qui permet à des jeunes filles de poursuivre des études secondaires. Tous les chefs d’Etat présents à l’African Summit me connaissaient, j’en ai rencontré beaucoup, et, évidemment, j’étais très fière, moi, la jeune fille de Cotonou, d’être à la Maison blanche, c’était une reconnaissance en tant qu’artiste, bien sûr, et en tant qu’activiste.

Il y avait un autre chanteur invité, Lionel Richie, et un DJ pour l’after. Le président des Etats-Unis était près de moi, ça sonnait funk, je me suis mise à danser et je lui ai lancé un défi : « Vous n’arriverez pas à descendre en rythme aussi bas que moi. » J’ai perdu. Il est classe. J’ai adoré ces instants.

Quant à mes amis artistes, pour casser les préjugés, ils ne sont pas tous représentatifs de la communauté afro-américaine, mais ils ont l’envie de rencontrer les artistes du continent noir. Moi, je crée des passerelles. Carlos Santana a repris une de mes chansons, Herbie Hancock aussi, je vais dans leur monde, ils savent qu’ils peuvent venir dans le mien.

Vous avez travaillé récemment avec le compositeur américain Philip Glass…

Nous avons créé en janvier à la Philharmonique de Luxembourg Africa, Ifè : Three Yoruba Songs pour Mezzo Soprano et Orchestra. Il m’avait demandé d’écrire trois poèmes en yoruba, dédiés à des divinités du vaudou, qu’il a mis en musique. Nous allons recréer ce programme à, Linz et à Vienne en mars 2015 avec un quatrième chant, pour Oya, une antilope qui se transforme en femme. Xango, le dieu de la foudre et du tonnerre, l’oblige à l’épouser.

Malgré tout, elle part, laisse l’enfant qu’elle a eu avec lui, et, pour moi, c’est une réflexion sur la polygamie et la force des femmes. Le travail avec Philip Glass m’a obligée à écouter la musique autrement – là, ce n’était ni du blues, ni du jazz, ni de la musique traditionnelle – peu mélodique, très rythmique au Bénin. Il m’a fallu beaucoup de technique. J’ai répété avec des fichiers MIDI (sur ordinateur), quand j’ai dû chanter avec un orchestre symphonique, j’étais paumée ! L’espace est autre.

 

Vous êtes vice-présidente de la CISAC, la Confédération internationale des sociétés d’auteurs et compositeurs...

A la mort de Robin Gibb (ex Bee Gees) qui présidait la Cisac, la SAMRO, l’équivalent de la Sacem en Afrique du Sud, a présenté ma candidature à sa succession. Ils imaginaient bien une femme africaine qui parte en croisade pour faire respecter le droit à la propriété intellectuelle. Finalement, Jean-Michel Jarre a assumé la fonction, et à ses côtés, la Cisac a placé deux Africains, le plasticien Ousman Sow et moi-même, ainsi que le compositeur indien Javed Akhtar, et le réalisateur argentin Marcelo Piñeyro. La propriété intellectuelle n’est pas vendable, une œuvre et un jus d’ananas ne sont pas de même nature. La culture africaine s’est transmise oralement, mais elle meurt. Pendant des siècles, nous l’avons considérée comme un acquis, un dû, mais elle ne résiste pas à la perte d’identité. Par ailleurs, la musique est démocratique par essence. L’économie présente, basée sur les concerts, crée une sorte de classe sociale supérieure avec des ultra riches, laissant des miettes aux autres.


En concert à La Cigale, le 14 octobre à 20 h 30, 120, bd de Rochechouart, Tél. :
01-49-25-89-99. 35 €. Eve,1 CD Savoy Records/Caroline/Universal Music.
 

 

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