André Glucksmann : " C'est l'enfermement national qui est suicidaire "

Alors que des intellectuels français se crispent sur la question identitaire, le philosophe reprend le flambeau de l'esprit des Lumières et invite l'Europe à accepter la mondialisation des migrations

Toujours mû par cette "  rage d'enfant  " qui ne l'a jamais quitté, le philosophe André Glucksmann vient de publier Voltaire contre-attaque (Robert Laffont, 216 pages, 21  euros). Un plaidoyer pour réactiver l'universalisme des Lumières contre "  la fièvre identitaire  " européenne et la politique transformée en un "  art réactionnaire  ". Une invitation à lever les "  clôtures  " géographiques  ou culturelles d'un Vieux Continent qui peine encore à reconnaître comme un progrès la libre circulation des hommes et des idées. Entretien avec un intempestif "  droit-de-l'hommiste  ".

Deux cent cinquante ans après Voltaire, faut-il à nouveau "  écraser l'infâme  "  ?

Il a toujours fallu résister à l'infamie. Preuve par le XXe  siècle, Auschwitz, Hiroshima, le goulag et le génocide des Tutsi. Le XXIe ne s'annonce pas joyeux. La barbarie, comme le bon sens chez Descartes, est la chose du monde la mieux partagée. Rien de ce qui est inhumain ne nous est étranger. Les tyrans laïques sont aussi redoutables que les religieux. Ils ne font que troquer "  Dieu  " par d'autres idoles, le "  prolétariat  ", la "  race  ", la "  nation  ". Voltaire souligne  : ce sont les noces du pouvoir des armes et du pouvoir sur les âmes qui définissent l'infamie. Derrière son "  Mahomet  "et l'inquisiteur, il y a foule. Il doute de la primauté d'un " bien commun " et d'une "  volonté générale  ", qui peuvent conduire à la terreur.

Vos convictions interventionnistes ne sont-elles pas ébranlées par le chaos géopolitique du Proche et du Moyen-Orient  ? La guerre n'a-t-elle pas fabriqué des terroristes en série  ?

Qui a fabriqué quoi  ? La tyrannie est mère du terrorisme. Prenons la Syrie, l'attentisme des démocraties face à la cruauté de Bachar Al-Assad, et à celle de son parrain Vladimir Poutine, a permis à l'Etat Islamique et l'annexion de la Crimée, puis la guerre en Ukraine. La cécité face au mal, ce que l'écrivain autrichien Hermann Broch - 1886-1951 - nomme le " crime d'indifférence  ", est la condition suffisante et nécessaire pour que le crime prospère. Candide ou (entendez " contre ") l'optimisme, ouvrage proscrit du panthéon de la grande philosophie pour cause de légèreté, nous ouvre un chemin de lucidité face aux dangers présents.

Votre "  éloge du mendiant  " s'oppose-t-il à la "  fièvre identitaire  "  française ?

Oui. Quelque 20  000 Roms empêcheraient 60  millions de Français de respirer  ! Beau symptôme de neurasthénie. La France vit son identité comme malheureuse, elle choisit la fermeture. Les intellectuels des Lumières tablaient sur l'ouverture, parcouraient l'Europe et le monde, inventaient le cosmopolitisme, comme le fit Emmanuel Kant. C'est le recroquevillement sur soi qui est suicidaire. Rien ne sert de retourner à un passé qui n'a du reste jamais existé. La France a toujours été une terre d'immigration, de mélanges et sa culture ouverte sur l'Europe. La recherche éperdue de racines brouillées est une maladie du XIXe  siècle, elle a conduit aux pires catastrophes. Les philosophes d'alors (Hegel, Fichte, Marx), qui restent les inspirateurs du mood dominant, construisaient de beaux systèmes hors réalité, Pangloss était roi. La grande littérature – française, russe, Pouchkine n'est pas Poutine – échappait à l'enfermement national. Optimisme et pessimisme sont les deux faces infertiles du désarroi européen actuel, auquel s'opposent la liberté, l'énergie et le rire de Candide.

propos recueillis par Nicolas Truong

© Le Monde

Commentaires  

 
0 #1 Claude DERHAN 26-10-2014 21:15
Merci "l'Homme de la Chance" !
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