Kassé Mady Diabaté, trésor mandingue


Kassé Mady Diabaté, à Paris, le 1er décembre 2014.

Kassé Mady Diabaté porte un boubou en bazin brodé, qui fut blanc dans un passé récent et qu’il a teint en une jolie déclinaison de marron. Il le dit en riant, comme s’il avait organisé la multiplication des pains. Le grand griot malien a des airs malins quand il épie le monde à travers ses lunettes de soleil ; un peu bandit, un peu chasseur quand, pris dans le froid parisien, il laisse crisser sa lourde canadienne de cuir au moindre geste. Mais qu’il ôte ses accessoires, barrages à la timidité, et le voici enfant aux yeux presque effarouchés. Chanter l’unifie.

L’homme noir né en 1949 à Kela, « 106 km de Bamako, 30 km de la Guinée », est un héros du pays mandingue, empire unifié par Soundjata Keita au XIIIe siècle. L’Afrique a bien une histoire, et elle est entière, fluide, évidente, mardi 2 décembre, au Café de la danse où l’on fête le 10e anniversaire de No Format, le label indépendant et respectueux qui vient d’éditer son dernier album Kiriké. Avant son concert, nous rencontrons Kassé Mady Diabaté à la Bastille. Il parle « long », tout en développements, en bambara, une langue qui prend son temps. « Y-a-t-il la paix dans ta famille ? » pour dire bonjour.

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Kassé Mady Diabaté, l’humble, le modeste – c’est sa réputation – a son réseau d’admirateurs, tel Soro Solo, journaliste de radio ivoirien, longtemps ambianceur des « maquis » (les bistrots) d’Abidjan, qui produit chaque dimanche à 17 heures avec Vladimir Cagnolari « L’Afrique enchantée » sur France Inter. Dreadlocks et élégance métropolitaine, Soro Solo, un Sénoufo du Nord, nous traduit la parole du djéli, mot qu’il préfère à celui de griot « trop galvaudé, trop connoté ».

« Kiriké est emblématique, c’est d’ores et déjà un classique mandingue, il va durer », analyse Soro Solo. Kassé Mady Diabaté l’a enregistré avec « les petits-neveux », façon de parler des griots comme lui, Ballaké Sissoko à la kora, Lansine Kouyaté au balafon, Makan « Badjé » Tounkara au ngoni, tous formidables de précision émotive en scène. « Ils avaient 12, 13 ans quand ils ont joué dans l’Ensemble instrumental national du Mali, dont Kassé Mady a été l’un des grands chanteurs. A chaque fois qu’ils venaient à Bamako lui rendre visite, ils jouaient ensemble dans sa cour en s’amusant, ils se comprennent à demi-mot », poursuit Soro Solo. Kassé Mady se pensait en fin de carrière. Il est venu à Kiriké, dit-il dans un demi-sourire, « sur la pointe des pieds, sur le sable. Mon espoir international, je l’avais mis sur mon album Fodé, il y a vingt-cinq ans, mais cela n’avait pas marché ». Dilettante apaisé, il donne des concerts magnifiques, du miel et de la terre brute.

« Sa modestie, son humilité »

Arrivé en France en 1989 à la demande « du frère noir », néanmoins arnaqueur, le Sénégalais Ibrahima Sylla (1956-2013), Kassé Mady Diabaté signe un contrat avec Syllart Productions. Il le montre à une journaliste de Libération venue l’interviewer, Hélène Lee, et « la sœur blanche », par ailleurs spécialiste mondiale du reggae et ex-compagne du chanteur ivoirien Alpha Blondy, lui conseille de le déchirer derechef. « Voilà, voilà… », résume le chanteur, qui, pris dans les filets africains, publie cependant un album « World » électrique, Fodé. Sans succès, le monde extérieur n’ayant alors d’oreilles que pour Soro, de l’albinos et noble malien Salif Keita.

En 1989, la BBC réalise une série de documentaires musicaux, Under African Skies. Lucy Duran, aujourd’hui professeur de musique à la School of Oriental and African Studies de l’Université de Londres, choisit de suivre Kassé Mady : « J’adorais sa voix, et sa modestie, son humilité. » L’époque est propice. « Nous avions de l’argent pour le film, deux caméras, six assistants. » Elle veut alors, dit-elle, mesurer la distance entre les deux mondes. A Paris, Kassé Mady habite dans un hôtel du 18e arrondissement, tenu par « une noble de Kela qui le protégeait. Mais il ne parlait pas français, la vie était très difficile, il n’est pas allé à l’école, il est autodidacte. A Paris, il était comme un poisson hors de l’eau. Il ne comprenait pas le business de la musique. Il ne savait pas réclamer des royalties, alors qu’il était très célèbre au Mali depuis 1975. Quand il est rentré à Kela après avoir enregistré Fodé, c’était un héros ! Ce décalage était extrêmement touchant. »

Kassé Mady est un trésor, selon Soro Solo. D’abord parce qu’il est « une grande voix des années glorieuses de la création malienne », scandée dans les années 1970 par les biennales culturelles consacrées à « l’authenticité », irriguée par ses formations régionales, tel l’Orchestre de Mopti, ou ses ensembles nationaux, dont le Badema National, fondé sous le nom de La Maravillas de Mali par des étudiants maliens expédiés à Cuba. Et puis, Kassé Mady est précieux parce qu’il incarne le « djélia », dans sa forme la plus pure, celle de la famille des Diabaté, griots par la naissance. Le djéli porte la parole. C’est un artiste de cour, protégé des nobles, qu’il conseille sans peur. Craint, il est tout autant méprisé, puisque d’une caste inférieure.

« Kassé Mady vient de Kela, ville source et gardienne du répertoire mandingue. Il a une voix universelle, quand beaucoup de griots crient d’une voix nasale, explique Lucy Duran. Je suis pessimiste, la world music a généré le griot spectacle, qui raccourcit ses chants pour entrer dans les formats radio. Alors que l’essence même du griotisme est le texte, les mots du conseil, avec ses métaphores, sa philosophie, sa sagesse, délivrées en tête-à-tête. »

Récupérer les impayés

Kassé Mady Diabaté ne fait pas de concession, il ne la ramène pas non plus. Lucy Duran a continué à le suivre, à l’entraîner vers d’autres horizons. « Nous avons monté en 1993 Songhai 2, avec le groupe de flamenco Ketana de Madrid, il a chanté comme un ange. » En 1999, il a enregistré Kulanjan, avec Toumani Diabaté et Taj Mahal (Hannibal Records), que le président américain Barak Obama place au rang de ses albums de chevet. Kassé Mady n’est jamais crédité pour ses compositions.

Depuis quelques mois, Violet Diallo, une Anglaise forte en affaires mariée à un Malien, tente de récupérer les impayés, dans le monde entier, mais aussi auprès du BMDA, la société de droits d’auteurs locale. « Dans le djelia, il n’y a ni contrat ni droits, dit Kassé Mady Diabaté. Pour comprendre, il aurait fallu être dans l’éducation des Blancs. Mais il y a un fossé. Mes parents m’ont appris à être utile à la société, pas à devenir riche. »

D’une étrange liberté, suavement méfiant, Kassé Mady raconte : « A l’âge de raison, à 7 ans, j’étais le seul garçon de la famille, les autres étaient partis déjà. Je gardais les bœufs, les moutons, j’allais aux champs, je chantonnais ce que ma famille chantait. J’avais la voix de mon grand-père paternel, Bintou Fama, un djéli très connu, autant que ma tante Siramory Diabaté. Au début, je ne voulais pas être djéli, mais je représentais le retour de mon grand-père, c’était la lignée. On m’a encadré. » Lui accompagne Awa, l’une de ses filles, excellente chanteuse, entendue avec Toumani Diabaté et travaillant actuellement avec le Kronos Quartet.

De source officieuse, le chanteur aurait dix-neuf enfants et quatre épouses. En cette fin novembre, il revient d’un premier pèlerinage à La Mecque. Il est « hadj ». Il a fait sept fois le tour de la pierre noire de la Kaaba en récitant ses vœux de paix et de santé, pour lui, les siens, et son pays, déchiré non pas par l’islam, mais par ceux « qui vivent dans une grande ignorance de la vie du Prophète, qui aimait la musique. Ils disent qu’un Hadj ne peut plus chanter. Je ne vois pas où est le sacrilège. »

Le sacrilège, ce fut celui commis au nouvel an 2004. Kassé Mady Diabaté a donné un concert à Bamako. Il rentre en moto, cachet en poche. Des bandits ont tendu un fil en travers de la rue. Il chute. Ils le dépouillent. Ils le laissent pour mort. A la voix, succède le silence ; au savoir, la désorientation. Lentement, il a guéri.

 

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