Clint Eastwood : « Dans “American Sniper”, il y a aussi un aspect anti-guerre »

Son dernier film en date, American Sniper, s’annonce comme le plus grand succès de sa carrière, avec près de 300 millions de dollars de recettes sur le marché américain. A 84 ans, Clint Eastwood a réussi à faire un film commercial sur un épisode dont les Américains n’ont plus envie d’entendre parler : la guerre en Irak. Basé sur la véritable histoire du soldat d’élite Chris Kyle, dont le tableau de chasse s’élève à plus de 255 Irakiens, le film est porté aux nues par le camp « patriotique » qui avait soutenu l’invasion de 2003. La mort du « sniper », abattu à 38 ans par un soldat atteint de stress post-traumatique, a donné une aura à celui que ses camarades appelaient déjà « Légende » de son vivant.

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Clint Eastwood vit à Tehama, un domaine privé situé sur les hauteurs de Carmel, villégiature huppée de Californie du Nord. Il reçoit au club-house du golf, près du Pacifique. Accessible, disponible, il parle aussi bien des Oscars (quatre nominations pour American Sniper), que de l’absence de femmes metteurs en scène à Hollywood ou des trois agneaux qui viennent de naître au Mission Ranch, la propriété qu’il a sauvée des promoteurs immobiliers. Le metteur en scène assure que son film a des aspects anti-guerre. Les critiques lui reprochent de glorifier le soldat Kyle, sinon la guerre. Et d’éviter la question des responsabilités de ceux qui l’ont engagée.

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Vous êtes surpris par le succès du film ?

Quand on se lance dans un film, on ne sait jamais comment ça va tourner. A la fin, la seule chose que l’on puisse dire est : cela correspond à ce que je voulais faire. Il n’y a pas de règles, et je crois qu’il n’y a pas non plus d’experts capables de prédire ce qui va plaire ou pas. Ce qui m’a attiré dans cette histoire est que ce n’est pas seulement l’histoire d’un guerrier. Il y a aussi un aspect anti-guerre. Le scénario autorise le doute : sur le bien-fondé de notre présence en Irak et sur le fait de risquer des vies. J’aime bien avoir différents points de vue dans une histoire. Les gens peuvent en retirer ce qu’ils veulent.

Pourquoi ce film résonne-t-il autant actuellement ?

Ce qui joue probablement, c’est l’inquiétude dans le monde entier par rapport au terrorisme, y compris les événements récents à Paris. Les gens réalisent que le monde est de plus en plus dangereux. Le gouvernement américain, à commencer par le président, se fait des illusions. Ils ont l’air de penser que c’est juste un accident, un petit groupe de gens. Mais ils sont plus nombreux qu’ils ne le pensent.

Il y a eu pas mal de films sur la guerre en Irak ou en Afghanistan. Mais c’était seulement sur la guerre. Ici, ce n’est pas seulement un film de guerre. C’est aussi sur la famille du soldat, ses doutes, l’angoisse de ne jamais savoir s’il va revenir ou pas. Quand on tourne une histoire de guerre, c’est toujours spectaculaire. Combattre entraîne des émotions intenses. Ce film montre les deux aspects : la bataille, et la difficulté de revenir à la maison voir la famille, les enfants… Ce sont ces conflits intérieurs qui rendent les histoires intéressantes. Pas les histoires où les personnages sont héroïques de la première à la dernière minute.

Le film a relancé l’affrontement entre le camp anti-guerre et les « patriotes » qui défendent les actions de Chris Kyle, le sniper aux 255 morts irakiens. La virulence des réactions ne montre-t-elle pas que les leçons de la guerre n’ont pas été tirées aux Etats-Unis ?

Je n’étais pas un grand partisan de la guerre en Irak. A l’époque, je me disais, « Saddam Hussein est un type horrible mais il y a tellement de pays qui sont dirigés par un  bad guy : on sait quand on commence mais quand est-ce qu’on s’arrête ? » C’était pareil pour l’Afghanistan : les Britanniques ont essayé d’intervenir il y a longtemps et ils n’ont pas réussi. Les Russes l’ont tenté pendant dix ans, et ça n’a pas marché non plus. Et eux, ils avaient moins de problèmes d’accès que nous, qui avons dû payer un pays qui ne nous aime pas comme le Pakistan 1 milliard de dollars par an pour transiter par son territoire. Tout cela n’a pas de sens.

Et maintenant ? Est-ce que la guerre en valait la peine ?

Si c’est pour y aller pendant peu de temps et se retirer aussitôt pour faire autre chose, c’est sacrifier beaucoup de vies pour pas grand-chose. Il me semble qu’il y a toujours des gens qui sont pour et des gens qui sont contre. Même pendant la seconde guerre mondiale, beaucoup de gens étaient opposés à ce que les Etats-Unis se mêlent d’aller aider l’Europe puisque, nous, nous vivons ici. C’était une vision simpliste. Il y a un grand retour de bâton maintenant aux Etats-Unis par rapport à la guerre. Les gens sont préoccupés par le fait que les soldats de retour du conflit ne sont pas bien traités ou sont mal soignés ou incompris. Dans le film, Bradley Cooper voit les gens qui regardent le sport à la télé, et il se dit : « Il y a une guerre là-bas et tout le monde s’en fiche. » Ce n’est pas que les gens s’en fichent délibérément, mais ils sont occupés ; la guerre dure depuis trop longtemps.

Chris Kyle est rentré d’Irak en 2009. La semaine dernière, Barack Obama a demandé au Congrès l’autorisation de recourir à la force contre l’Etat islamique. Voilà les Etats-Unis de retour en Irak. A quoi ont servi les faits d’armes du sniper ?

J’apprécie les hommes et les femmes qui sont volontaires pour aller faire ce travail. J’espère juste qu’ils ne sont pas exposés au danger pour des raisons de politique politicienne ou d’ambitions personnelles.

Les critiques vous reprochent de glorifier le tireur sans aborder la question des responsabilités. Qui les envoie ces soldats ?

Je ne sais pas qui les envoie. Je ne blâme personne. Chacun pense qu’il agit pour des raisons humanitaires. J’ai toujours eu des doutes sur l’idée d’apporter la démocratie dans les autres pays. Ce n’est peut-être pas le système qu’ils veulent ou qui leur convient. Je ne pense pas que nous devrions prendre des décisions pour le monde entier. J’ai toujours penché du côté libertarien : pour un gouvernement plus petit et qui laisse les gens en paix.

Sienna Miller dans le rôle de Taya, l'épouse de Chris Kyle, dans «  American Sniper  », de Clint Eastwood.
Sienna Miller dans le rôle de Taya, l'épouse de Chris Kyle, dans «  American Sniper  », de Clint Eastwood. WARNER BROS./KEITH BERNSTEIN

Avez-vous rencontré Chris Kyle, le sniper, avant sa mort ?

Non. J’étais en train de lire le livre, quand j’ai reçu un coup de fil de Greg Silverman (l’un des directeurs de la Warner), qui m’a demandé si je connaissais l’histoire et si ça m’intéressait de la tourner. Un an après la mort de Chris Kyle, je suis allée rencontrer sa femme Taya. Je n’arrivais pas à trouver d’actrice pour jouer son rôle. Mme Kyle nous a beaucoup aidés. Elle a ouvert les placards, montré les affaires militaires qui appartenaient à Chris. Elle a même donné ses casquettes à Bradley Cooper. Quand je suis rentré, j’ai choisi Sienna Miller. Elle m’a paru avoir la même énergie.

Sur Iwo Jima, vous aviez choisi de présenter aussi le versant japonais de la guerre. C’est quelque chose auquel vous avez pensé pour l’Irak ?

Dans Mémoires de nos pères et Lettres d’Iwo Jima, j’ai essayé de montrer ce que c’est que d’être l’homme de la rue à qui l’on dit d’aller quelque part et de défendre un endroit dont il ne connaît rien – et dont il n’a strictement rien à faire. Ce serait envisageable de raconter la guerre côté irakien. Mais dans ce film-ci, ça s’y prêterait mal. C’est l’histoire de Chris Kyle. Cela dit, j’ai essayé de ne pas faire de Mustafa (le sniper syrien, contrepartie de l’Américain), un personnage repoussant ou cruel. Sa femme est très belle. Il a un enfant.

Dans son livre, Chris Kyle ne consacre que trois lignes à Mustafa. Vous en avez fait un rival.

Nous avons eu d’autres sources que le livre pour le film. Taya, les parents de Chris pour les scènes d’enfance. Il y avait un type qui était vraiment surnommé « Le Boucher ». Et il y avait vraiment un sniper qui était censé être très performant et qui s’appelait Mustafa. Est-ce que Chris est entré en compétition avec lui ? Je ne sais pas. Mais il est vrai qu’il l’a tué et à 1,6 km de distance. L’aspect personnel, c’est pour les besoins de l’histoire.

Quel est le rôle de l’épouse de Chris ? Elle lui demande de revenir au foyer mais elle n’a pas l’air de comprendre d’où il doit réussir à revenir.

Elle comprend, dans une certaine mesure. Elle lui dit : « Tu en as fait assez. C’est le tour des suivants. » Même chose quand il va à l’hôpital voir son camarade Biggles, qui a été blessé au visage. Chris dit : « Je vais y retourner, je vais démolir ces types. » Biggles lui dit : « Non, tu as fait ta part ». Mais lui, il répond : « Non, non, il faut que je le fasse. Tu es mon frère. » Bradley Cooper a un tel regard, que le camarade préfère laisser tomber. Est-ce que Chris croit qu’il doit absolument y retourner – et c’est une conviction mal placée – ou n’est-il pas en réalité obsédé ? Je crois que Chris Kyle est devenu obsédé. Il voulait protéger ses camarades, mais qui sait ? Il se peut aussi qu’il aimait tuer tout simplement. Il pratiquait la chasse, la tuerie légalisée. Le jeu le plus intéressant au monde serait de chasser non pas l’animal mais un autre humain… C’est le genre de questions que j’aime laisser ouvertes. Les gens peuvent remplir les blancs avec la réponse qui leur convient. Ce n’est pas un film où on s’assied, et c’est à prendre ou à laisser. Vous pouvez en faire ce que vous voulez. C’est pour cela que les gens sortent avec des tas d’opinions très différentes. Cela le rend plus intéressant.

 

Bradley Cooper et Clint Eastwood sur le tournage d’«  American Sniper  ».
Bradley Cooper et Clint Eastwood sur le tournage d’«  American Sniper  ». WARNER BROS./KEITH BERNSTEIN

Avez-vous connu la guerre ?

J’ai été appelé en 1951 pour aller en Corée. J’avais 21 ans. Avant d’être envoyé sur place, je suis allé voir mes parents, qui habitaient Seattle à l’époque. Au retour, j’ai pris un avion militaire qui a eu un problème mécanique. On s’est écrasés en mer au large de San Francisco. Le pilote croyait que je m’étais noyé, et moi pareil pour lui. Il y a eu quelques heures un peu difficiles… Mais le lendemain, j’ai réussi à toucher terre et j’ai fait de l’auto-stop pour rentrer à la base, à Fort Ord, juste à côté d’ici. La marine m’a demandé de rester là, en attendant de témoigner sur l’accident. En attendant, j’ai été affecté à la piscine. J’enseignais la natation et les techniques de survie en mer. Finalement je ne suis jamais parti en Corée. Et je me suis dit que si j’arrivais un jour à gagner quelques dollars, je m’installerais ici à Carmel.

Comment interprétez vous la mort de Chris Kyle, tué par un autre soldat souffrant de syndrome post-traumatique ?

Je me suis beaucoup posé la question : qu’est-ce que je fais avec la fin de l’histoire ? Est-ce que je montre comment il a été tué, et c’est une terrible façon de conclure ? Ou est-ce que je termine sur l’ironie qui veut « qu’aucune bonne action ne reste impunie », comme dit le proverbe ? Kyle aidait les soldats blessés à essayer de surmonter leur stress post-traumatique en les amenant au stand de tir, et à travers la camaraderie à remonter leur estime de soi. C’était aussi pour lui un moyen de se soigner lui-même. L’une de mes scènes favorites, c’est celle avec le psychiatre. Celui-ci lui demande s’il y a des choses qu’il regrette d’avoir faites en Irak. Chris répond qu’il regrette seulement de ne pas avoir pu sauver plus de camarades. Mais il y a un silence, et dans son expression, on voit que le psychiatre a touché une corde sensible. Ce sont des éléments comme ceux-là qui font que le film n’est pas juste un film de guerre avec des tonnes de fusillades et d’aspects techniques.

Quel est votre film de guerre favori ?

J’ai grandi en regardant des films d’action. Quand j’étais petit, mon père m’a emmené voir Sergent York (1941). C’était un sniper de la première guerre mondiale. Un chasseur de dindes de l’Arkansas ou de je ne sais où et un excellent tireur. Howard Hawks en avait fait un film. Il y a aussi un petit film de Samuel Fuller sur la guerre de Corée, appelé Steel Helmet (1951). Et plus récemment le Hurt Locker, de Kathryn Bigelow.

Quel est votre prochain film ?

Aucun ! Je me suis promis de prendre six mois sans travailler. J’ai fait deux films cette année : Jersey Boys, et celui-ci. Ma fille vient d’avoir 18 ans. Le dernier jour du tournage, je me suis dit : « Le pire qui pourrait m’arriver maintenant, c’est que quelqu’un m’apporte un scénario qui soit vraiment bon. » Cela fait soixante-deux ans ou soixante-trois ans, peu importe, que je suis dans l’industrie cinématographique, quarante-cinq ans que je fais de la mise en scène. Peut-être trop longtemps aux yeux de certains, mais ça m’est égal.

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