La censure secoue la Biennale de Venise

 

Le curateur de la 56e Biennale de Venise, Okwui Enwezor (à gauche), ici avec l'artiste ghanéen, El Anatsui (au centre) et le président de la Biennale, Paolo Baratta, à Venise, le 9 mai 2015.

Deux cas de censure à une semaine d’intervalle à la Biennale d’art contemporain de Venise, c’est peu banal. Le 11 mai, le collectif de cinéastes syriens Abounaddara a décidé de se retirer de l’exposition « All the World’s Futures » conçue par le curateur Okwui Enwezor. Motif ? Leurs petits films, aussi percutants que des cocktails Molotov, ainsi que leur long-métrage Syrie : instantanés d’une histoire en cours, n’avaient pas été diffusés selon les conditions initialement prévues.

« La proposition du directeur artistique que nous avons acceptée stipulait sans la moindre ambiguïté qu’il y aurait un espace propre dans lequel chacun de nos films hebdomadaires serait diffusé en boucle, nous explique Abounaddara dans un courriel. Plus tard, son équipe nous a noyés d’informations contradictoires en évoquant des contraintes propres à l’Arena. Mais nous n’y avons pas accordé grande importance en pensant que, quelles que soient les contraintes en question, la Biennale ne pouvait pas se permettre de revenir sur l’esprit de notre accord. » D’après plusieurs témoins, les petits films n’ont pas été diffusés dans l’Arena pendant les journées professionnelles.

Le long-métrage, lui, fut certes projeté, mais dans un conteneur dans le Giardino delle Vergini, au bout de l’Arsenal… Y a-t-il eu censure ? « Nous sommes assez surpris et nous insistons sur le fait qu’il n’y a pas eu de censure. Les films ont été diffusés exactement selon notre accord avec Abounaddara et évidemment ils ont été vus », se défend une porte-parole de la Biennale.

Un sommet de diplomatie

Pour le collectif, la pilule est amère. « La reconnaissance de la Biennale représentait un soutien important à notre combat, regrette le groupe. Elle pouvait nous protéger contre notre propre Etat, tout en nous permettant d’établir un rapport de forces plus favorable avec l’industrie culturelle qui n’a pas su prendre la mesure de la tragédie syrienne. »

Vendredi 22 mai, c’était au tour du projet de Christoph Büchel pour le pavillon islandais d’être fermé, cette fois par la police. L’artiste suisse avait conçu une mosquée installée dans l’église déconsacrée de Santa Maria della Misericordia. Avant même son coup d’envoi, le projet avait froissé les autorités sans que les organisateurs de la Biennale osent prendre parti. Le communiqué de presse, publié le 21 mai, est un sommet de diplomatie. La direction déclare ne pas discuter des mérites « ni des autorités compétentes soucieuses de la sécurité ni de l’expression artistique autonome ». On reconnaît là le casuiste Okwui Enwezor, qui écrit dans le catalogue de la Biennale que musées et expositions doivent rester « des lieux de conflit productifs, de pratiques dissidentes, et d’insurrection artistique et intellectuelle », non sans se demander si la liberté d’expression doit être sans limite dans une société pluriculturelle. Ces arguties ne seraient pas graves si le commissaire n’avait placé son exposition sous l’égide du Capital, de Karl Marx, et de la lutte des classes.

Okwui Enwezor défend de belles idées, mais les met-il en pratique ? La Biennale n’a pas rémunéré les plasticiens pour leur labeur. Ceux qui ne sont pas soutenus par des galeries ont dû y aller de leur poche pour la production des œuvres ou trouver in extremis des mécènes. « La Biennale est placée sous le signe de Marx, mais les prolétaires, c’est nous », soupire un artiste. Abounaddara abonde : « Marx ou pas, nous avons l’impression que le système marche sur la tête en se servant des artistes pour cautionner son tapis rouge. »

 

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