Kendrick Lamar ou le syndrome du survivant

                                    Kendrick Lamar n’est pas un rappeur américain comme les autres. Sa tournée européenne – qui débute à Londres, où il sera du 3 au 5 juillet – ne passe pas par la France. On ne pourra donc pas vérifier in vivo la justesse des conclusions publiées fin avril dans la très respectée revue médicale The Lancet par des chercheurs du département psychiatrie de l’université de Cambridge. Selon eux, les textes de To Pimp a Butterfly, le dernier album de Kendrick Lamar, sorti en mars, peuvent aider des jeunes gens souffrant de dépression ou d’alcoolisme, grâce à ses textes décrivant avec talent ses propres humeurs noires et ses capacités de résilience.

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Rencontré début juin à Paris, Kendrick Lamar, 28 ans, n’a pas l’air dépressif. Mais son album est une plongée dans ses tourments, ses questionnements, ses pulsions de vie, ou de mort, mis en musique avec tout ce que la culture afro-américaine a produit de meilleur : le jazz, le funk, le spoken word, le rap. Petit de taille – il mesure 1,68 m –, Lamar a le regard franc et rieur, mais garde la réserve de ceux qui en ont trop vu, ou ne veulent pas trop en dire de peur de ne pas être crus.

« Quand j’étais en tournée à l’étranger, durant l’été 2013, j’ai perdu quatre de mes proches amis, finit-il par lâcher. A cause des gangs. J’ai dû revenir pour trois enterrements, il y en a un que j’ai raté. Je souffre du syndrome du survivant. » Le rappeur n’a pas supporté le décalage entre sa célébrité, gagnée grâce à son précédent album, Good Kid, M.A.A.D City, en 2012, et le meurtre de ses amis, cette violence toujours présente. « Mon ressentiment s’est transformé en dépression », répète-t-il comme une rengaine à la fin de ses morceaux où, à plusieurs reprises, il explique comment « chanter devant 100 000 personnes ne fait pas grand sens », pour lui qui n’a pas « été capable d’être au chevet d’un ami ». Dans le long monologue, U, il se met en scène, ivre, face à un miroir, hurlant dans une chambre d’hôtel à quel point il se déteste de « s’être contenté d’un FaceTime [application Apple d’appel vidéo] au lieu d’aller à l’hôpital », où son ami est mort.

 

Déni de réalité

Kendrick Lamar a grandi à Compton, commune au sud de South Central, à Los Angeles. Ses parents travaillent dans des fast-foods pour à peine cinq dollars l’heure, la mère héberge chez eux ses deux frères, dealers, membres de gangs – le père avait fui ceux de Chicago. Depuis le début des années 1980, les Crips et les Bloods s’entre-tuent à LA pour des trafics de drogue mais aussi pour un regard, pour une rue traversée, pour rien. Au plus fort de l’ère du crack, en 1991, les statistiques de la police comptabilisent jusqu’à 1 200 meurtres par an liés aux gangs. Aujourd’hui, la mortalité a baissé de plus des deux tiers, mais depuis juin 2009, le Los Angeles Police Department (LAPD) ne publie plus ses chiffres. Restent les témoignages de ses habitants, puis des artistes. Depuis quelques années, beaucoup étaient dans une sorte de déni de réalité.

Lui n’a jamais été affilié aux Bloods ou aux Crips, contrairement à son aîné Snoop Dogg : « Toutes les fois où j’aurais pu les rejoindre, explique Kendrick Lamar, mes cousins et mes oncles étaient tellement impliqués qu’ils m’en ont protégé. Je ne voulais pas y participer, j’étais déjà dedans : le petit garçon qui courait au milieu de tout ça, l’enfant de 6 ans qui écoutait les conversations des adultes. » Il a acquis ainsi son vocabulaire, la manière de raconter les histoires, de comprendre les enjeux et les ruses des joutes verbales. Son grand-père essaie de l’initier au jazz en lui racontant les jams interminables des musiciens sur Central Avenue, mais c’est le gangsta rap qui l’intéresse déjà : « A l’époque, je n’ai pas cru mon grand-père, mais maintenant je vais parfois dans ces petits clubs de Los Angeles à Leimert Park, et je les regarde jouer pendant des heures. Ma première idée pour mon album, c’était de faire un disque de jazz en ignorant le plus possible ses références. Je voulais que ce soit à la manière de Compton. C’est pour cela que j’utilise des mots impétueux, affirmés avec beaucoup d’arrogance, mais sur un triple mètre jazz. »

Lamar invoque d’autres références dans sa musique : Curtis Mayfield, Gil Scott-Heron, le proxénète Suga Free et DJ Quik. Aujourd’hui, ce qui l’intéresse, c’est d’utiliser au mieux sa célébrité : « Peu importe que je dise que j’aime ma communauté. Ça ne signifie rien si, quand je croise un ennemi, au plus profond de moi, j’ai envie de me venger de ce qu’il a fait à mes copains. Là, soudain, toutes les déclarations sur la fierté noire passent par la fenêtre. Je dois changer ça, je dois inverser ça en premier avant de pouvoir affirmer qui j’aime et qui je suis. » Pour ce travail qu’il fait sur lui-même, ses déclarations controversées où il appelle sa communauté à se regarder dans le miroir, le Sénat de l’Etat de Californie lui a remis le titre d’« icône d’une génération ». Une distinction méritée.

 

Kendrick  Lamar en 2015  

To Pimp a Butterfly, 1 CD Polydor. Du 3 au 5 juillet à Londres, le 9, à Liège, en Belgique, le 10, à Barcelone, le 20 août en Autriche. www.kendricklamar.com

 

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