Avec Mathias Enard, le prix Goncourt regarde vers l’Est

 

 

Mardi 3  novembre 2015, le romancier Mathias Enard arrive au restaurant Drouant, à Paris.  

Le cap n’a pas été difficile à trouver. Au premier tour, les jurés ont désigné le Goncourt 2015, par six voix : Boussole, de Mathias Enard (Actes Sud) – les autres titres en lice étaient Titus n’aimait pas Bérénice, de Nathalie Azoulai (POL), Les Prépondérants, de Hédi Kaddour (Gallimard, Grand Prix du roman de l’Académie, une voix) et Ce pays qui te ressemble, de Tobie Nathan (Stock, deux voix).

Alors que la thématique des rapports entre Orient et Occident semblait dominer la sélection, et que le dernier carré des finalistes avait été annoncé à Tunis, au Musée du Bardo, victime d’un attentat en mars, il n’est au fond guère étonnant que le prix ait couronné le livre de Mathias Enard. Voyage dans les souvenirs et le savoir d’un musicologue viennois amoureux du Proche-Orient, Boussole est en effet une ode superbe et fiévreuse, terriblement mélancolique, aussi, aux échanges de part et d’autre de la Méditerranée. Ce roman musical constitue une sorte de point d’orgue à une œuvre qui se rêverait toute entière abolisseuse de frontières, dans une quête éperdue de l’autre, arpentant le Liban, la Syrie, l’Egypte, l’Iran…

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Tout en souffle

Ces territoires, l’écrivain, né à Niort en 1972, les connaît fort bien. Après un passage à l’Ecole du Louvre, où il a découvert l’art islamique, et à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), où il a obtenu des diplômes d’arabe et de persan, l’admirateur de Blaise Cendrars, et singulièrement de son Bourlinguer, a vécu dans chacun de ces pays, travaillant à sa thèse, avant de s’installer à Barcelone en 2000, et d’y enseigner l’arabe, à peu près au moment où il a commencé à écrire son premier roman, La Perfection du tir (Actes Sud, 2003). Il s’y tenait au plus près d’un sniper dans un pays ressemblant furieusement au Liban. Sa première phrase, gonflée, annonçait d’emblée la couleur : « Le plus important, c’est le souffle », écrivait-il, résumant, bravache, son art poétique à venir.

Après deux autres romans très prometteurs (Remonter l’Orénoque, Actes Sud, 2005, et Bréviaire des artificiers, Verticales, 2007), il donnait pour de bon la mesure de ce souffle, de son talent et de son ambition, avec Zone (Actes Sud, 2008). Quelque 500 pages sans point ni respiration ou presque, embrassant l’histoire du XXsiècle autour du bassin méditerranéen, ce tour de force lui avait valu les prix Décembre et du livre Inter. Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (Actes Sud 2010), conte autour d’un épisode à Constantinople, sans doute inventé, de la vie de Michel Ange, puis Rue de voleurs (Actes Sud, 2012), emmenant à Barcelone un jeune immigré marocain, avaient achevé de consacrer Mathias Enard comme l’un des romanciers les plus intéressants de sa génération. Les plus lus, aussi. L’un avait valu à ce pilier de la « bande » littéraire Inculte le Goncourt des lycéens, et l’autre avait été distingué par le prix Liste Goncourt-Le Choix de L’Orient, autre surgeon du célèbre prix.

Voyage dans les souvenirs et le savoir d’un musicologue viennois amoureux du Proche-Orient, « Boussole » est une ode superbe et fiévreuse, terriblement mélancolique

Mais le Goncourt tout court revient donc à Boussole, ce roman de nouveau tout en souffle, qu’Enard porte en lui depuis « une dizaine d’années », et dont on pourrait imaginer qu’il constitue un diptyque avec Zone. Si le premier était un roman de la violence et de la haine, l’autre est sa réponse, son antidote, ou voudrait pouvoir l’être, plaçant en son cœur le goût de l’inconnu, la curiosité pour l’autre. Boussole ne renonce pas aux points, mais il témoigne du goût de l’écrivain pour les longues phrases, qu’on jurerait parfois expirées en même temps qu’une bouffée d’opium, cette drogue qui a, écrit-il, la capacité à « nous tirer de nous-même et nous projeter dans le grand calme de l’universel ». Ces sentences sinueuses lui permettent de brasser les lieux, les époques, les personnages et les langues, au fil de la nuit d’insomnie du narrateur, Franz Ritter, le musicologue viennois. Entre 23 heures et 7 heures, il ressasse ainsi sa vie et ses obsessions, qui le font remonter jusqu’au XIXe siècle, pour ranimer de hautes figures de l’orientalisme – Franz est en effet l’un de leurs héritiers, spécialiste des influences venues de Turquie et de bien au-delà, sur la musique dite « occidentale ».

Ce goût d’aller vers l’autre

Dans leurs pas, avançant de références savantes en souvenirs de voyages et réminiscencesde colloques, il entraîne le lecteur à Istanbul, Téhéran, Damas, Alep, et lui offre peut-être ses plus belles pages lors d’une nuit à Palmyre, au côté d’une jeune femme. Car en plus de l’Orient, cette fiction de l’Occident, fiction qui se dérobe toujours, Boussole possède un deuxième pôle, tout aussi rêvé et insaisissable : Sarah, celle à laquelle tout ramène Franz, à la fois érudite et aventurière, éternellement ailleurs. Elle est l’inverse, en quelque sorte, du narrateur, que ses expéditions lointaines n’ont pas rendu moins casanier et fils à maman.

Sensuel et savant, ce roman de l’altérité est donc gonflé de références. L’auteur a l’humour et l’intelligence de moquer gentiment la pédanterie universitaire, à commencer par celle de Franz, mais il a surtout le talent de donner à toutes ces connaissances « accumulées au fil des années, avec beaucoup de travail », comme il s’empresse de le préciser quand on l’interroge, l’air du plus grand naturel. Il a, surtout, celui de les distiller sans (presque) perdre son lecteur – preuve qu’il a dû être un formidable professeur, lui qui « regrette un peu » de ne plus enseigner.

Ainsi, avec les volutes que dessinent les phrases à mesure que Franz pense, dérive, somnole, lit, revient à lui, chaque page de Boussole confronte le lecteur à une infinité de personnages et de sujets dont il ignorait tout, pour les lui rendre proches. Si les échos de l’actualité qui s’y font entendre confèrent au roman sa tonalité sombre, cet appétit de savoir, ce goût d’aller vers l’autre, marque des orientalistes que ce livre transmet si bien, lui apporte au contraire une dimension lumineuse. C’est sans doute aiguillés par elle que les jurés du Goncourt ont décidé d’encourager le plus de lecteurs possibles à se tourner vers cette Boussole. Mathias Enard, lui, a tenu à dédier son prix « aux Syriens ».

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