ODE POUR UN MARTYR : A EL Hadj Mouctar Bocoum

 Je reviens de Dinguiraye, ville sainte, ville d'un dépôt sacré, en passe de devenir un Dépotoir. En attendant d'y revenir dans mon "Cahier d'un routard", voici trouvé entre deux traverses des rails de la mémoire en faillite, une pépite qui fut piétinée par l'indécrotable canaille. Il y a sept ans donc, presque jour pour jour, poussé par les féaux de Dajjal,  Mouctar faisait l'ultime saut de l'ange.

« Celui qui meurt dans la pure innocence est un martyr » (El Hajj Mouctar Bocoum, source Trad. musulmane).

Mouctar, tu aurais pu aussi bien t’appeler Momo Wandel,Bouba Pessè, Fodé ContéOu Marcellin Bangoura, Pivi, Kendéka..

Tous artistes à qui il ne restait plus qu’à menacer D’aller planter leurs  lits au cimetière

Rien n’y a faitComme Bassamba éminent cadre banquier

Qui contrairement à  SassineN’a pas encore fini de trinquer

De se lasser de voir boire sa vie par la mal-vieOui,

Mouctar mon ami  mon frèreDis-moi comment taire

Cette colère qui me taraudeAu risque de fracasser mon âmeC

ontre la muraille de l’Empire

Du Maître de Puissance

Qui vient de t’envelopper dans son EssenceAu bout d’un long et « triste  petit matin »(1)

Qui dura plus d’une semaine

Une descente aux enfersTu t’es remis à t’alimenterAuparavant ta respiration chantonnait« 

Un prêté pour un rendu! »En entrant en clinique porté

Par le petit MouctarL’orphelin que tu avais adopté

Et porté comme une âme-sœur

Tu ignorais que l’on t’avait mis une sonde

Comme lui ton nom que tu lui avais donné

Qu’il portait aussi comme une sonde

Orphelin rejeté du monde

Qui n’a que faire des rejetons de ce monde

Oui, à dix-huit heures tout allait mieux

On allait enfin dénouer ce misérable nœud

Qui t’empêchait de goûter les mets

Que tu rendais aussitôt déglutis.

A vingt heures tu rendais l’âme.

A Paris autour de minuit le téléphone sonne

De Conakry à cette heure

On vous bip pour des banalités O

u alors on vous annonce Le Décret de la fatalité

Quelqu’un  est passé de l’autre côté du néant

Tu fus de la promotion des premiers

Qui furent les derniers Ceux à qui on a promis de gérer ce pays

Tu as choisi l’exil après huit mois de camp Boiro

Les années 60, 70,  comme tous les exilésTu as galéré  et atterri à la B.A.D.

Combien de jeunes fuyardsTu as abrités, nourris à Adjamé..

A Conakry quand ce fut l’ « Ouverture »

Tu as sauté avec armes et bagages

Dans un magbana, en disant ouf, « bolibana! »

C’était le début de la Fermeture

Quand  ton petit camarade

Qui t’avait laissé en rade

Dans la tourmente des eaux

De l’errance océane

Oui ton petit camarade

Devenu plus tard Phiraouna

T’a annoncé  la bonne nouvelle.

Il avait besoin de toi dans l’antre

Où l’on danse sur les louanges sataniques

Du maître de ce bas-monde

Le pendant de la communion des saints

Où les magiciens de Phiraouna

Dansent en chantant
“In God we trust”

Là il a fait avec toi

Comme Pharaon avec Annabi Moussa:

Te faire admettre l’immonde attestation

Que lui Phirouaouna
« Il est dieu et roi de ce bas-monde »

Qu’il ne souffre pas de contradiction

Or je t’ai connu ennemi des contorsions morales

Longtemps avant que tu ne te retires

Dans la sublime contraction solitaire du moi uni au Soi

De l’autre côté de la « transcendance de l’ego »(2)

Libéré des pugilats illusoires

Entre le pour-soi et l’en-soi

Tu ne pouvais que danser à contre-temps

Tout en disant aussi

“Yes in God we trust”

Tu avais l’outrecuidance de préciser“

But He’s neither green nor yellow”

« Mon Dieu est le Maître de l’Orient »

« Qui peut faire lever le soleil de l’Occident »!

Alors il crut pouvoir te précipiter dans les ténèbres

Tu en fis une chute libre de tout déshonneur.

Chef de service, assistant

Tu t’es retrouvé à la documentation

Minable euphémisme qui fit de toi

Un rat des archives pour ranger et chiffrer « Jeune Afrique », « Le Lynx »

Et je ne sais quelle autre feuille de choux.

T’ayant définitivement chapitréIl crut Phiraouna que pour toi

Fini la manne et la caille

Cela jusqu’à ta retraite.

Pendant que la canail

le creusait le gouffre

De nos finances en s’en mettant plein les entrailles

La retraite?

Au diable la racaille!

Moins de cinquante euros tous les trois  mois

Tu as voulu démissionner.

Nous n’avons pas eu de peine à t’en dissuader.

Tu as fait mieux.Un jour tu m’as dit

« Il y a longtemps que j’ai pardonné à Phiraouna ».

Après tout il avait mis de l’ordre, du tempo

Dans les rites sataniquesOù l’on transforme l’argile des courbettes

En  cette substance  mordorée qui brille

Comme cet or qu’on pille et que l’on empile

Dans les caves insatiables de ce bas-monde

Où grouillent  tant de viles mines

Apres aux gains illicites

Tu es allé à La Mecque  

Choisi par  la loterie humanitaire du personnel

J’avais peur pour toi

Tu n’avais « plus que les os et la peau »

Comme ce cheptel sahélien

Qui refuse l’herbe grasse

Surgie du fumier des entrechats et « couchats » (3)

De nos bureaux animés du tintamarre des pots-de-vin

Oui j’avais peur, tes jambes  ne te suivaient plus.

Au début de ton séjour au Hajj

Tu as perdu tout ton pécule

Des âmes bien nées dont l’ambassadeur d’alors

Qui a donné le ton

Ont eu  des gestes de solidarité

Le miracle du Hajj a fait le reste

Dès que tu es revenu

Tu t’es fait bâtir une grande maison

Agréable et simple où tu passais le temps

A te rapprocher de ton SeigneurAujourd’hui

Il t’a rappelé à LuiTu as pardonné à Phiraouna.

Ce n’est pas que j’aie la rancune tenaceVoilà je n’ai pas encore comme toi

Humé le parfum de la sainteté

Et hélas ou heureusement

Il y a des conditions au pardon

Ce qui n’est pas refus de l’abandon de la haine

Elles sont trois ou quatre

Dans la tradition musulmane

Reconnaître sa faute

Promettre de ne plus recommencer

Naturellement demander pardon..

Adossé aux pieds vermoulus

De nos hôpitaux et cliniques privées

Portails de mouroirs, de centres de transit

Vers les dépotoirs du siècle

Lever les bras au ciel

S’en remettre au Tout Puissant

Avant le saut hors des latrines

Et du  néant de ce mondePour disparaître dans les lettres lumineuses

Inscrites comme un sceau ineffable

Par les Mains de l’Etre

Avant dire ceci qui n’est ni  menace

Ni cri de haine et de vengeance

Mais petit rappel de l’Histoire

Chant d’espoirVous ne perdez rien pour attendre

O vous caïmans de la mort rouge
La jeunesse éternelle qui veilleAura votre peau de crocodiles!  
Mouctar et toutes les autres victimes
De ce pays devenu Empire du martyre
Puisse Le Tout Miséricordieux accueillir
Votre repentir en vous accordant Son Naîme!(4)
Amîne

Notes
(1) Cahier d’un retour au pays natal Aimé Césaire éd. Présence africaine
(2) J-P Sartre 1965 éd. Vrin
(3) pot-de-vin en « français de Moussa », Côte d’Ivoire
(4) Agrément divin

El Hajj Saïdou Nour Bokoum

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