Le souffle du Nigérian Chigozie Obioma

 

 

Les Pêcheurs (The Fishermen), de Chigozie Obioma, traduit de l’anglais (Nigeria) par Serge Chauvin, L’Olivier, 304 p., 21,50 €.

 

L’écrivain nigérian Chigozie Obioma.  

On les appelle les « Afropolitains ». Nés en Afrique, ils sautent d’un continent à l’autre et écrivent en anglais, bousculant la langue et apportant un souffle nouveau aux lettres anglophones. Le terme a été inventé en 2005 par la romancière Taiye Selasi pour dépeindre la génération d’Africains à laquelle elle appartient, et il est contesté par certains de ceux qu’il désigne, mais l’étiquette a le mérite de rendre visible un phénomène littéraire qui prend de l’ampleur : l’émergence et le succès d’auteurs tels que Chimamanda Ngozi Adichie (Americanah, Gallimard, 2015), Lucy Mushita (Chinongwa, Actes Sud, 2012), Leye Adenle (Lagos Lady, Métailié, 336 p., 20 €), Chinelo Okparanta (Le Bonheur, comme l’eau, Zoé, 2015)…

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Du 23 au 26 juin, au Marathon des mots, dont le thème principal est « Africa nova », nombre d’entre eux seront présents pour des rencontres ou leurs textes feront l’objet de lectures. Le plus jeune, mais pas le moins talentueux, de ces « Afropolitains » invités à Toulouse, est Chigozie Obioma.

Né en 1986 à Akuré, dans le sud-ouest du Nigeria, ayant étudié la littérature à Chypre avant de s’installer aux Etats-Unis, il s’est offert une entrée en littérature fracassante en 2015 avec la publication des Pêcheurs, finaliste du très prestigieux Man Booker Prize. Voici qu’arrive en France ce récit de l’effondrement d’une famille, premier roman virtuose, à la richesse de langue, de composition et de significations stupéfiante.

Tout commence au bord d’un fleuve dont l’accès est interdit, l’Omi-Ala, un jour de janvier 1996. Alors que Benjamin pêche avec ses trois frères, Abulu, le fou, leur lance une terrible prophétie : l’aîné, Ikenna, sera assassiné par l’un d’eux. Livrés à eux-mêmes depuis le départ de leur père, muté dans une ville du Nord, les frères Agwe voient leur belle entente voler en éclats en même temps que l’avenir d’avocat, pilote, médecin ou professeur, tracé pour eux par leurs parents.

« Les mots de ceux qui voient l’avenir ont-ils le pouvoir de créer le chaos ? Cette question me passionne », explique Chigozie Obioma

Si certains éléments des Pêcheurs peuvent faire croire à un récit autobiographique (comme ses personnages, Obioma vient d’une famille de l’ethnie igbo, son père fut banquier, et il est membre d’une nombreuse fratrie, ce « bataillon » auquel le roman est consacré), la source du livre est plutôt à chercher du côté de la bibliothèque de son enfance, confie l’auteur lors d’un passage à Paris. Celle où le petit garçon venait emprunter à son père les tragédies d’Euripide et de Shakespeare : « Ces livres ont formé ma manière d’écrire et mon idée de la tragédie, affirme-t-il. Pour moi, Les Pêcheurs est une tragédie igbo. »

Une ethnie à laquelle appartenait aussi le grand écrivain nigérian Chinua Achebe (1930-2013), pilier de la bibliothèque familiale. Son livre le plus fameux, Le monde s’effondre (Présence africaine, 1966), est l’autre grande influence qui plane sur Les Pêcheurs : « Le roman d’Achebe parle d’un homme fort qui essaye de protéger les siens contre l’irruption des colons, précise Obioma. Mais le destin en a décidé autrement. Et donc, plus il se bat, plus il est mis en échec. Dans Les Pêcheurs, plus les frères essayent de contrer la vision du fou, plus ils en hâtent la réalisation. L’idée de destin est très présente chez les Igbos, mais elle est aussi universelle. Les mots de ceux qui voient l’avenir ont-ils le pouvoir de créer le chaos ? Cette question me passionne. »

« Ce qui était sacré a été détruit »

Selon l’écrivain, son roman est une variation contemporaine autour du Monde s’effondre – y compris dans son évocation de la colonisation par les Anglais. Le fou Abulu possède le même pouvoir que les colons : ce sont des entités extérieures qui disent ce qui doit advenir, passent pour déments puis parviennent à tout détruire.

Ainsi du fleuve Omi-Ala, personnage à part entière des Pêcheurs : « Autrefois, explique l’écrivain, le fleuve était une divinité vénérée, mais, quand les colonisateurs sont arrivés avec les pasteurs et la Bible, ils y ont vu le diable et ont détourné les Africains de ce cours d’eau. Ce qui était sacré a été détruit, car les Africains se sont empressés de suivre les idées occidentales. Le fleuve incarne le choc des civilisations : ce n’est pas seulement un corps liquide. »

Rien dans Les Pêcheurs n’est exclusivement ce qu’il semble être. Les symboles et les métaphores se croisent et se superposent, de même que les niveaux de lecture de cette « tragédie igbo » qui emprunte autant à la saga familiale moderne qu’à la réflexion historique, puisque Chigozie Obioma décrit ici aussi le Nigeria des années 1990, déchiré entre les tentatives démocratiques et la dictature militaire de Sani Abacha.

L’auteur avoue du reste avoir réfléchi pendant deux ans à la place respective de ces strates de texte, avant de « tenir » la composition de son roman et de se lancer dans l’écriture, puis les nombreuses réécritures – une vingtaine – de ce livre si poétique. Qui s’interroge sans arrêt sur le pouvoir des mots, alors que chaque page témoigne de celui-ci avec éclat.

Marathon des mots. « Ecrivains du Nigeria », rencontre avec Chigozie Obioma et Chinelo Okparanta. Colomiers, librairie La Préface, jeudi 23 juin, à 20 h 30.

Lecture des « Pêcheurs », de Chigozie Obioma, par William ­Nadylam. Toulouse, salle du Sénéchal, samedi 25 juin, à 19 heures

 

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