Mort de la romancière Françoise Mallet-Joris

La romancière Françoise Mallet-Joris, le 11 janvier 2005, sur le plateau de l'émission littéraire de TF1 « Vol de nuit ».

C’était en 1951. Celle qui signait d’un pseudonyme, Françoise Mallet, avait tout juste 21 ans. Son premier roman, Le Rempart des Béguines, publié par René Julliard – trois ans avant sa découverte de Françoise Sagan –, était assez scandaleux pour l’époque.

Dans une ville brumeuse et froide des Flandres, une jeune femme est la maîtresse d’un homme plus âgé qu’elle, et a aussi une relation amoureuse avec la fille de celui-ci. Le livre est immédiatement remarqué et son auteure, la jeune Françoise Lilar, vite devenue Mallet-Joris, inaugure une longue carrière littéraire, riche d’une trentaine de titres. Françoise Mallet-Joris est morte samedi 13 août, à l’âge de 86 ans, à Bry-sur-Marne (Val-de-Marne).

Elle était née le 6 juillet 1930, à Anvers, dans une famille d’avocats. Son père, Albert Lilar, fut pendant de nombreuses années ministre belge de la justice. Sa mère, Suzanne, fut avocate, l’une des premières en Belgique, et aussi écrivaine, notamment auteure d’un très beau Journal de l’analogiste (1954) et d’un texte, Le Malentendu du « deuxième sexe » (1969), contestant l’essai de Simone de Beauvoir. Jusqu’à sa mort, en 1992, Suzanne Lilar entretint avec sa fille des rapports complexes, dont témoigne, notamment, un livre passionnant de Françoise Mallet-Joris, La Double Confidence (Plon, 2001).

Membre des jurys Femina et Goncourt

Ses parents étaient agnostiques, mais elle, à 23 ans, décide de devenir catholique et se fait baptiser à Paris. Selon Françoise Mallet-Joris, c’était son travail d’écriture qui l’avait amenée à la foi. « C’était une réflexion, pas une illumination, ou une vision. J’ai gardé cette fidélité, avec des hauts et des bas. » De cette conversion, elle fit un beau livre, Lettre à moi-même (Julliard) en 1963.

Françoise Mallet-Joris ne se souvenait pas d’un temps où elle n’écrivait pas. « J’ai commencé tout enfant, répétait-elle souvent. L’habitude est si lointaine que c’est devenu tout naturel. » Levée tôt, 6 heures en hiver, 5 heures en été, elle écrivait jusqu’à 13 heures, modestement, « comme un cordonnier fait des chaussures », voulant connaître toutes les joies de l’écriture.

Après Cordelia (1956), des nouvelles, elle publie Les Mensonges (prix des Libraires en 1957), l’histoire d’un bourgeois soucieux de transmettre son héritage à sa fille naturelle, qui s’y oppose par révolte contre les hypocrisies sociales.

L’auteure des Mensonges « est toujours un peu l’enfant songeuse cachée dans le jardin, qui observe à travers les feuilles les micmacs des grandes personnes, les juge avec une sévère indulgence, et qui pour les punir d’être si peu vraies, ne répond pas quand on l’appelle », écrit Claude Roy, pour qui, « les romans de Françoise Mallet-Joris trompent leur monde, mais ne se trompent pas sur le monde ».

1970 est l’année où Françoise Mallet-Joris connaît un très grand succès public avec La Maison de papier (Grasset)

Désormais classée parmi les naturalistes rebelles, elle obtient le prix Femina en 1958 pour L’Empire céleste (Julliard), féroce satire des milieux artistiques. Après Les Personnages (1961), où elle s’initie à un genre auquel elle reviendra, le roman historique, Françoise Mallet-Joris écrit une biographie de Marie Mancini (1964), puis un roman mystique sur fond d’attentats de l’OAS, Les Signes et les Prodiges (1966).

Elle fait donc le parcours sans faute de la reconnaissance littéraire, qui la conduit au jury Femina en 1969, à l’académie Goncourt en décembre 1970, puis à l’Académie royale de Belgique, en 1993, au siège de sa mère.

1970 est aussi l’année où Françoise Mallet-Joris connaît un très grand succès public avec La Maison de papier (Grasset), roman plein d’humour et du bonheur familial né de son expérience avec ses quatre enfants, deux garçons et deux filles.

C’est le début d’une liste de succès, dont Allegra (Grasset, 1976), chronique romanesque de la fascination exclusive d’une femme pour un petit Arabe muet. C’est aussi à cette époque qu’elle écrit des chansons avec Marie-Paule Belle et Michel Grisolia, avoue sa passion pour l’accordéon, écrit un roman musical sur le monde du show-business, Dickie-Roi (Grasset, 1980), qui fut adapté pour la télévision.

Romancière populaire

En dépit d’une biographie de Jeanne Guyon, réflexion subtile sur le mysticisme (Flammarion, 1978), la sulfureuse débutante du Rempart des Béguines était devenue une romancière populaire. Aussi désarçonna-t-elle son public lorsqu’elle publia, en 1988, un livre plus complexe, polyphonique, La Tristesse du cerf-volant (Flammarion), certainement l’un de ses meilleurs.

Elle s’appliqua ensuite à retrouver les lecteurs qui aimaient ses premiers textes, tant avec Adriana Sposa (Flammarion, 1990), jeu avec la littérature et l’ambiguïté, qu’avec Divine (Flammarion, 1991), variation sur la nourriture et le jeûne, ou Sept démons dans la ville (Plon, 1999), cri de révolte contre la violence anonyme, l’indifférence et le fatalisme.

Enfin, en 2001, cette Double Confidence, qui restera comme l’un de ses plus beaux textes. Elle y explorait sa vie et son œuvre en les confrontant à celles de Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859), flamande comme elle, élevée dans le culte des fables, habitée par le sentiment secret qu’il « y a des fêtes qui ne durent qu’un soir et dont les bougies meurent vite » et « qu’il faut saisir l’éphémère, qu’il faut bâtir des statues avec la neige qui fond, des cabanes avec les mots qui s’effacent ».

Cette autobiographie en miroir est aussi un hommage à George Sand, à Colette, à Virginia Woolf et à Simone de Beauvoir. « Ecrire, croit-on, c’est ouvrir portes et fenêtres et non les refermer, écrit-elle au début de La Double Confidence. On démarre comme ça, innocemment. On ne sait pas à quoi on s’engage. Et (…) il y a toujours un moment où l’on voit sa vérité nue, l’île déserte, ce qu’on appelait autrefois assez drôlement la tour d’ivoire, la solitude, en somme. »

La solitude et la maladie, Françoise Mallet-Joris les a affrontées, avec courage, à la fin de sa vie. Sans jamais cesser d’écrire. Et de publier. Ainsi parut en octobre 2007 Ni vous sans moi, ni moi sans vous (Grasset) : « On pourrait dire, si l’expression n’était pas si dévaluée, qu’il s’agit d’un roman d’amour, précisait-elle au moment de sa publication, ou plutôt d’un roman sur l’amour, sa présence, son absence, son retour. C’est un peu La Ronde de Schnitzler, avec un dénouement plus optimiste, et dans l’ambiance brève mais intense de cet Art Nouveau qui fleurit en même temps à Paris, à Berlin, à Bruxelles. »

Un texte qui explore aussi, comme toute son œuvre, les difficultés des relations familiales, les rapports inextricables entre parents et enfants. Malade, elle s’est peu à peu éloignée du milieu littéraire. En 2011, elle a démissionné de l’Académie Goncourt et s’est totalement retirée de la vie publique.



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