Bob Marley, le messie qui a transporté le Bourget

Il existe des moments où tout semble s’agencer en une harmonie soyeuse. En ce début d’été 1980, des trombes d’eau s’abattent sur la région parisienne. Mais rien, ce 3 juillet, ne peut décourager les fans de Bob Marley de braver les intempéries pour se rendre sur ce terre-plein du Bourget, à deux pas de l’aéroport. Ni la météo incertaine ni les embouteillages.

Deux heures d’autoroute à touche-touche tant les fans s’annoncent nombreux à se rendre depuis Paris vers le lieu où la scène est installée. Serrés dans leurs voitures, les spectateurs patientent sous étroite présence policière et échangent des coups de klaxon comme autant de clins d’œil joyeux. On allait voir Bob, tous ensemble, pour ce qui allait être le plus grand concert donné jusque-là en France.

Un rassemblement géant, inédit depuis Mai 68

Arrivés sur place, les nuages se sont éloignés et les premières chansons entonnées par Rita, la femme de la star, éclatent sous un coucher de soleil à couper le souffle. Un concert dans l’herbe, baignant dans un nuage d’herbe, où toutes les générations se mélangent, étudiants comme anciens babas, moutards perchés sur les épaules. Les sticks de ganja circulent de main en main et renvoient des éclats de lucioles souriantes. Jamais, depuis Mai 68, la jeunesse de France s’est vue aussi massivement rassemblée en un même lieu. Le nombre des présents se murmure d’oreille en oreille : 20 000, 30 000, 40 000, 50 000 au total… on n’y croit pas, on se grise d’être autant.

Trois semaines plus tôt, le pape Jean Paul II avait réuni ses fidèles au même endroit. Coluche, l’humoriste grinçant qui tente alors de s’inviter à la prochaine élection présidentielle qui opposera le sortant Valéry Giscard d’Estaing au socialiste François Mitterrand, se tord de rire : « Le pape au Bourget : 22 000 personnes gratuites ! Bob Marley : 47 000 payantes ! Je me demande si le reggae n’est pas en train de prendre le pas sur la liturgie. »

« On allait au Bourget comme on allait voir un chaman. » Le journaliste Bruno Blum, spécialiste de Bob Marley

« Cette tournée Uprising est le bouquet final de Marley, explique le journaliste spécialiste de la star Bruno Blum. On allait au Bourget comme on allait voir un chaman. » Les yeux pétillants, le critique musical Gérard Bar-David a encore en mémoire cette journée si particulière. Il avait 23 ans et obtenu une interview de Rita. Il s’est retrouvé au milieu du groupe logé à l’Hôtel Nikko. Marley et les Wailers avaient déjeuné au restaurant japonais de l’hôtel, et Rita a proposé au jeune journaliste de monter avec eux dans le bus qui se rendait au Bourget. Au fond, Bob a dompté ses dreadlocks sous un gros bonnet de coton. « Je n’ai jamais oublié son regard, un regard aussi sombre qu’abyssal, un regard infini, chargé d’amour et de concentration. »

50 000 personnes assistent au concert de Bob Marley ce soir-là au Bourget.
50 000 personnes assistent au concert de Bob Marley ce soir-là au Bourget. JEAN-PIERRE LELOIR

Bob Marley était déjà venu en France, en 1977 puis en 1978 – des concerts mémorables pour les aficionados, mais qui avaient attiré moins de monde. En cette année 1980, un mois après la sortie de son album Uprising, où il trône en couverture bras levés et poings serrés, il a atteint l’apogée de son succès. Déjà disque d’or avec plus de 100 000 exemplaires vendus en France. Jusque-là célébré par la presse musicale spécialisée et par les radios pirates qui diffusent sa musique, il est devenu un phénomène que les grands médias ne peuvent plus éviter.

RTL, une des rares radios privées autorisées en France, a décidé de retransmettre le concert en direct. Le grand Bob a même droit à un article dans Le Monde sous la rubrique « rock ». Le critique Alain Wais résume la « marley mania » qui s’est emparée du pays et du monde entier : « Dix mille personnes à Dijon, on croyait à un hasard, écrit-il, et puis encore dix mille à Saint-Etienne, autant à Strasbourg, à Orléans, à Bordeaux, à Lille, à Toulon, à Nantes et le hasard s’est transformé en exploit. »

Quelques jours auparavant, les Wailers avaient secoué Milan avec 120 000 spectateurs, mais la nouvelle n’était pas parvenue en France. Pas davantage que celle de leur tournée au Japon et en Afrique, leur virée en Australie et en Nouvelle-Zélande ou leur traversée des Etats-Unis.

Vidéo : extraits du concert du 3 juillet 1980 au Bourget

Le journaliste a compris que Bob Marley est bien davantage qu’un chanteur de reggae, cette musique qui allie ska et rock, et donne envie de danser. Il a un message à délivrer. C’est un homme engagé qui se bat sans relâche pour la paix, la liberté, la réconciliation entre les peuples, les Noirs et les Blancs, la révolte des opprimés avec des mots simples repris aux quatre coins du monde : « Get up, stand up : stand up for your rights. » Un symbole aussi. Il n’est certes pas le premier Noir à faire une carrière mondiale, mais le premier artiste du tiers-monde à être célébré sur toute la planète.

Dieu vivant en Jamaïque

En France, Bob Marley a tout pour plaire. Il est beau comme un dieu, son sourire irradie, il apporte une musique nouvelle qui influencera plus tard le rap, c’est une bête de scène et il fume d’énormes joints en public. De quoi faire palpiter une jeunesse qui n’a pas beaucoup d’occasions de s’amuser depuis que ses aînés ont tenté de faire la révolution en 1968. Il prône la paix et l’égalité, incarne avant l’heure le « Touche pas à mon pote » de la France des années Mitterrand.

Son parcours force le respect. Né en 1945 dans une campagne misérable de la Jamaïque, Robert Nesta Marley grandit dans le rejet des siens : son père, 60 ans, un Blanc riche, a mis enceinte sa mère âgée de 16 ans et son métissage suscite moqueries et brimades dans son village. Très jeune, entre les travaux des champs et l’élevage des cochons, il est attiré par la musique, jouant sur une guitare fabriquée à partir de boîtes de sardines.

« Je ne suis du côté de personne, je suis à la fois noir et blanc, je ne suis que du côté de Dieu. » Bob Marley

A 12 ans, sa mère l’amène à Kingston pour tenter une vie meilleure, dans le quartier trash de Trenchtown qu’il ne quittera jamais vraiment. Il n’y mange pas souvent à sa faim, les petits caïds font la loi et les descentes de police sont fréquentes. Il en garde un profond sentiment d’injustice, ainsi que la conviction de n’appartenir à aucun camp, à aucune race : « Je ne suis du côté de personne, je suis à la fois noir et blanc, je ne suis que du côté de Dieu », dit-il dans Marley, le film fleuve et très informé que lui a consacré Kevin ­MacDonald.

C’est à Trenchtown que naît le reggae et Bob Marley a compris que seule la musique lui permettra de sortir du ghetto. Il enregistre sa première chanson, en 1962, dans un quasi-anonymat et décide de monter son groupe. A cette époque, il rencontre un prêcheur du rastafarisme, une religion qui se revendique comme celle des peuples opprimés. Il laisse pousser ses fameuses dreadlocks, devient végétarien et s’impose en prophète rasta.

Le concert du 3 juillet 1980 : une planche-contact du photographe Jean-Pierre Leloir.
Le concert du 3 juillet 1980 : une planche-contact du photographe Jean-Pierre Leloir. JEAN-PIERRE LELOIR

Après avoir rejoint sa mère aux Etats-Unis où il accumule les petits boulots, il revient à Kingston pour fonder son propre label. Dès le début des années 1970, il devient un dieu vivant en Jamaïque, mais il rêve de conquérir le monde : il tourne sans relâche en Europe et en Amérique dans de petites salles. A 30 ans, il a déjà composé 340 titres. Il dort deux heures par nuit, fait des concerts quasiment tous les jours et des enfants à toutes les femmes qu’il rencontre (11 officiellement reconnus).

Obsédé par la réconciliation

L’année 1974 marque un tournant majeur. Eric Clapton reprend l’une de ses chansons, I Shot the Sheriff, sur son album 461 Ocean Boulevard qui devient un tube mondial. « Du jour au lendemain, tout le monde s’intéresse à Marley », constate Gérard Bar-David. En 1975, il enregistre son premier succès international No Woman No Cry, suivi du mythique Rastaman Vibration.

En 1977, son album Exodus cartonne. Avec ­Jamming, puis Could You Be Loved, il squatte les charts américains : « Il apporte une culture étrangère et l’inscrit dans une matrice pop internationale, analyse le journaliste et auteur Bruno Blum. Il n’est pas le Black de service, il fait partie de la scène pop anglo-saxonne. » « Il crie la misère du peuple noir. De ses souffrances, il raconte le ghetto, la rue, celle où on ne distingue pas toujours bien la chaussée du trottoir, où l’on meurt de ne pas pouvoir en sortir, et il dit que l’oppresseur doit tomber », résume Alain Wais dans Le Monde.

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Le  billet d’entrée pour le concert du 3 juillet 1980.
Le  billet d’entrée pour le concert du 3 juillet 1980. "M, LE MAGAZINE DU MONDE"

Ses mots résonnent dans un monde où les dictatures sont encore pléthore, en Afrique bien sûr, mais aussi en Amérique du Sud et dans les pays communistes. Il s’engage personnellement en Jamaïque, en proie à une violence quotidienne. Obsédé par la réconciliation, il décide en 1978 d’organiser un concert qui réunirait les deux partis luttant pour le pouvoir. Une décision qui ne plaît pas à tout le monde : la veille, il échappe de justesse à la mort en se faisant tirer dessus chez lui. Le concert est reporté mais pas annulé. Bob Marley fera finalement monter sur scène les deux ennemis politiques.

Deux ans plus tard, il est l’invité d’honneur à la fête d’indépendance du Zimbabwe, auquel il avait consacré une chanson – devenue l’hymne des indépendantistes. Il se retrouve à chanter devant le prince Charles, le nouveau président Mugabe et des personnalités du monde entier. « Il ne se limite pas comme Elvis Presley à l’Occident, constate Bruno Blum. Il a plus à voir avec Gandhi qu’avec un Presley. » C’est cet homme aux multiples facettes qui fascine.

Bob Marley était le premier artiste du tiers-monde à être célébré dans le monde entier en chantant la révolte des opprimés avec des mots simples.
Bob Marley était le premier artiste du tiers-monde à être célébré dans le monde entier en chantant la révolte des opprimés avec des mots simples. VEUIGE/DALLE/APRF

En France, depuis Mai 68, les jeunes étouffent. « Le Bourget, c’est le premier cri collectif de liberté d’une jeunesse asphyxiée », résume Gérard Bar-David. L’arrivée au pouvoir de Valéry Giscard ­d’Estaing, en 1974, avait été perçue comme un vent de modernité après des années de chape de plomb gaulliste : sous son mandat, le droit de vote passe à 18 ans et l’avortement cesse d’être pénalisé.

Mais le pouvoir continue à se méfier de la jeunesse. Depuis les événements de Mai 68, les étudiants ont été chassés au-delà du périphérique dans de nouvelles universités, loin des pavés du centre de Paris. Les concerts de rock sont eux aussi relégués aux portes de la capitale, aux abattoirs de Pantin. Même les Rolling Stones avaient eu droit à cette ancienne halle rebaptisée Pavillon de Pantin. Les jeunes font peur. Tout rassemblement est suspect et âprement surveillé.

Dans l’audiovisuel, la liberté d’expression est réduite à sa plus simple définition. La télévision compte alors trois chaînes d’Etat dont les contenus des journaux sont directement visés par le ministère de l’intérieur. Même chose pour les radios dont le monopole est entre les mains du pouvoir en place à part RTL, Europe 1 et Radio Monte-Carlo.

Le symbole d’un désir de justice

La jeunesse traque sur les ondes des émetteurs clandestins dans lesquels ils se reconnaissent davantage et dont les animateurs sont sévèrement poursuivis. « On déménageait tous les soirs, raconte Gérard Bar-David, qui anime alors une émission sur Radio Ivre, ancêtre de Radio Nova. Des auditeurs nous prêtaient leurs apparts pour émettre. » A l’époque, il est interdit de posséder un talkie-walkie, considéré comme une entrave au monopole des ondes imposé par l’Etat. « Marley symbolise un fort désir de justice chez une jeunesse française pour qui Che Guevara est un héros, explique Bruno Blum. Il incarne cette demande d’égalité qui va porter François Mitterrand au pouvoir. »

Le concert du Bourget se déroule comme tous les autres de la tournée. Enorme bosseur, ultrarigoureux, la figure mondiale du reggae ne laisse rien au hasard. Il harcèle choristes et musiciens jusqu’à ce qu’il obtienne ce qu’il veut. Après sa femme Rita, il monte sur scène, dreadlocks au vent, silhouette gracieuse, jean et blouson satiné aux couleurs de la Jamaïque qu’il troque plus tard pour une chemise en jean.

Les yeux fermés, au bord de la transe

Le show commence toujours par la même incantation, « Jah Rastafari », puis il aligne les tubes. Derrière lui, les I-Tree, ses choristes dont Rita est la chef, se déhanchent en boubou. Une fausse note d’un musicien est immédiatement sanctionnée d’un regard qui tue. Bob danse, Bob chante, les yeux fermés comme habité, au bord de la transe. « Il semblait éternel », se souvient Gérard Bar-David, qui ne se rappelle en revanche absolument pas comment il a réussi à revenir à Paris et à retrouver sa voiture laissée sur le parking du Nikko, tant les pétards ont tourné dru cette nuit-là.

Le lendemain, à la fin du journal d’Antenne 2, Léon Zitrone, costume gris, cravate et lunettes, lance un sujet sur le concert en évoquant, avec un vague air d’incompréhension dans les yeux, « le record de spectateurs en France pour un concert ».

Vidéo : extrait du « JT » d’Antenne 2 du 5 juillet 1980

Puis c’est un drôle de fait divers qui intéresse la presse. Le coproducteur de l’événement Jean-Claude Camus a été pris en otage plusieurs heures chez lui en rentrant du concert et s’est fait délester d’une enveloppe de 250 000 francs provenant de la vente des billets en cash du concert de la veille à Nantes par des hommes encagoulés planqués chez lui et armés de pistolets. « Prise d’otages après le concert de Bob Marley », titre France Soir en énorme. L’affaire n’a jamais été éclaircie, mais les fans du chanteur s’en moquent.

« C’était Woodstock. On l’avait finalement, notre festival, onze ans après. » Alain Wais, « Le Monde »

Dans Le Monde, le journaliste Alain Wais est encore sous le coup de l’émotion du spectacle : « C’était Woodstock. On l’avait finalement, notre festival, onze ans après. Comme quoi, en tout état de cause, les Français ne sont pas plus bêtes que les autres. » Il cite des spectateurs, placés trop loin dans cette foule immense qui regrettent de ne pas en avoir assez vu, assez entendu. « Vivement l’année prochaine qu’il revienne ! », conclut l’un deux.

Bob Marley ne reviendra pas. Deux mois plus tard, le 19 septembre, il ouvre le show des Commodores, le groupe de Lionel Richie, au mythique Madison Square Garden, à New York. Le lendemain, le chanteur s’effondre lors d’un footing à Central Park. Conduit à l’hôpital, il apprend qu’il souffre d’un cancer généralisé : cinq tumeurs, et des costaudes – trois au cerveau, une au poumon, une à l’estomac. Il n’a plus que quelques semaines à vivre.

Malade, usé par la tournée

Quelques années plus tôt, au cours d’un match de foot, il s’était blessé au pied. Un médecin l’avait averti d’un mélanome et avait tenté de le convaincre de l’amputer du pied. Il avait refusé : pas question de ne plus pouvoir danser sur scène et de ne plus faire son foot quotidien. Le cancer avait été chassé dans un coin de sa tête, entre oubli et déni. N’était-il pas immortel, lui, l’enfant du ghetto devenu mondialement connu ? N’était-il pas protégé par Jah, lui qui s’était transformé en porte-parole d’une religion méconnue, le rastafarisme ?

En sortant de l’hôpital, ce jour-là à New York, Bob Marley ne laisse rien paraître. Il ne dit un mot à quiconque du mal qui le tue. Il maintient même son concert prévu à Pittsburgh le lendemain. Son régisseur de scène Mark Miller se souvient l’avoir trouvé « fatigué » à la fin de cette folle tournée. « Dès notre retour de France, on avait l’impression que la tournée l’usait de plus en plus. Il avait tout le temps l’air crevé, mais comme c’était le cas pour tout le monde, on n’était pas trop surpris », écrit-il dans Sur la route avec Bob Marley – Coulisses de tournées (*).

A 30 ans, en 1975, Bob Marley (ici le 3 juillet 1980) a déjà composé 340 titres.
A 30 ans, en 1975, Bob Marley (ici le 3 juillet 1980) a déjà composé 340 titres. VEUIGE/DALLE/APRF

Après le spectacle de Pittsburgh, « Bob avait l’air particulièrement morose », se rappelle Miller. Toute l’équipe remonte dans le bus comme d’habitude. Tous, sauf le chanteur qui tarde à venir. Un de ses proches arrive et annonce d’une voix blanche à la troupe : « On reporte le reste des dates. Bob a besoin de repos. » « Tout le monde parlait d’épuisement. Quelque chose en moi m’a dit : “C’est fini.” », raconte Mark Miller.

Après avoir tenté un traitement de la dernière chance en Allemagne et avoir enregistré un ultime album, Confrontation, sa dernière bataille, Bob Marley décide de retourner à Miami où vit sa mère. Il y meurt le 11 mai 1981 entouré de ses enfants, de Rita et de ses plus proches amis. A 36 ans. La veille, en France, François Mitterrand a été élu premier président socialiste de la Ve République.

* Traduit et enrichi par Bruno Blum, éd. Castor Astral, 2010.

Retrouvez les autres articles de la série « Concerts mythiques » :

Par Vanessa Schneider
Le Monde

Commentaires  

 
0 #1 Stainless Conveyor 28-08-2017 06:44
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