Un grand dossier de Médiapart : le Mali entre changement et néant
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- Publié le lundi 8 décembre 2014 11:57
- Écrit par Thomas Cantaloube
07 décembre 2014 | Par Thomas Cantaloube
Près de deux ans après l'intervention française et dix-huit mois après l'élection présidentielle, le Mali reste un pays sous tutelle où le renouveau politique tant espéré n'a pas encore eu lieu. Il symbolise aussi l'échec d'une vision française très militaire et peu politique.
De notre envoyé spécial à Bamako.- Automne 2014. Bamako demeure cette capitale africaine plongée dans la torpeur. La guerre ? Le terrorisme ? Les séparatistes touareg ? Tout cela semble bien loin, là-haut, tout au nord du Mali. Un autre pays, presque. Et les promesses de changement après la prise de contrôle d’une partie du territoire national par des groupes djihadistes en 2012 et l’intervention de l’armée française en janvier 2013 ? Qu’en est-il de ce « Plus jamais comme avant ! » scandé par la classe politique malienne, de sa volonté affichée de reconstruire un pays plus responsable, moins corrompu et à l’écoute des désirs de ses concitoyens ?
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Il y a un an et demi, nous publiions dans Mediapart une série d’articles intitulée « Le Mali à reconstruire », puisque le sentiment unanime des élites locales et de leurs partenaires internationaux était que, derrière une façade avenante, le pays s’était effondré, tel un immeuble dont ne resteraient que les murs extérieurs. Tout le monde semblait d’accord : il fallait réformer de fond en comble les institutions, renouveler les dirigeants, re-tisser un lien de confiance avec les populations. Tous nos interlocuteurs de l’époque – intellectuels, élus, diplomates, militants de la société civile – faisaient ce même constat et semblaient optimistes quant à l’alerte qu’avait représentée la crise de 2012-13. Même si personne n’avait repris l’expression mot à mot, tous semblaient convaincus par la maxime de l’ancien conseiller de Barack Obama et actuel maire de Chicago, Rahm Emanuel : « Il ne faut jamais gâcher les opportunités d’une bonne crise. Elle doit permettre de faire des choses jugées impossibles auparavant. »
Un an et demi plus tard, nous sommes donc retournés à Bamako afin d’évaluer la situation politique du Mali. Et la meilleure réponse qui nous a été apportée, celle d’un conseiller malien d’une grande ambassade étrangère, est un condensé d’ironie : « Ça change dans l’immobilisme ! » Autrement dit, et quasiment tout le monde au Mali s’accorde sur ce point, les choses n’ont pas vraiment évolué malgré l’élection d’un nouveau président, malgré la forte présence de la communauté internationale sur place, malgré l’intérêt de la France à capitaliser sur une « success story » malienne.
Que s’est-il donc passé pour que ces promesses de renouveau s’éteignent aussi rapidement, et qu’est-ce que cela dit, en creux, de la politique étrangère interventionniste de François Hollande ?
Bamako, octobre 2014 © Thomas Cantaloube
La crise malienne de 2012-2013 a des causes multiples, proches et lointaines, mais il est clair qu’elle a provoqué l’effondrement d’un régime présidé par Amadou Toumani Touré (ATT) que tout le monde jugeait pourtant solide. Et comme le pays s’apprêtait à tenir des élections qui ont été interrompues par le coup d’État du capitaine Sanogo et l’occupation du Nord, il a été décidé très vite après l’intervention militaire française de début 2013 qu’une élection présidentielle devait se dérouler rapidement. Cette décision était celle de François Hollande et, malgré les nombreux avertissements de ceux qui plaidaient pour la repousser afin de laisser le temps à de nouvelles figures et de nouvelles pratiques politiques d’émerger, elles ont eu lieu en août 2013. Et elles ont produit le résultat escompté : médiocre.
« Au pays des aveugles, les borgnes sont rois. » Voici comment un universitaire malien décrit le président élu en 2013 Ibrahim Boubacar Keïta (IBK). Vétéran de la politique malienne, ce dernier était à mi-chemin entre deux positions : vieux crocodile du système (il a été premier ministre dans les années 1990) et opposant résolu au président sorti en 2012, ATT. Dans une situation d’urgence, il s’est révélé le candidat idoine, à la fois auprès de ses concitoyens, qui ont cru dans son discours de fermeté, que des grandes puissances, dont la France qu’il a courtisée. À cela, il convient d’ajouter deux autres éléments. Le premier, comme le souligne le politologue Mahamadou Diawara, est que « faire de la politique coûte de l’argent au Mali. Or seule la vieille génération, celle de l’arrivée de la démocratie en 1991, en a les moyens car elle occupe le pouvoir depuis deux décennies ». Deuxième élément : IBK est un ancien président de l’Internationale socialiste qui a cultivé pendant des années ses liens avec le parti socialiste français, notamment en venant à plusieurs reprises à la Fondation Jean Jaurès.
- «En fait, IBK est fragile et il y a des décisions qu’il ne peut pas prendre»
- Ibrahim Boubacar Keïta est donc devenu président du Mali sous les applaudissements de 26 chefs d’État qui avaient fait le déplacement pour sa cérémonie d’investiture, dont François Hollande bien sûr. « Tout le monde s’est empressé d’oublier qu’il faisait partie du groupe des "putschistes honteux", de ceux qui ont condamné du bout des lèvres le coup d’État de 2012 tout en fricotant avec la junte de Sanogo », ainsi que le rappelle l’opposant Tiébilé Dramé, candidat au premier tour en 2013 qui a finalement renoncé, estimant que les conditions pour la tenue des élections n’étaient pas réunies, et qui ajoute : « On a oublié ses casseroles et le fait qu’il était porté sur le luxe et le lucre. »
- De facto, il n’a pas fallu attendre longtemps pour que deux scandales n’éclatent, qui renvoient aux vieilles pratiques néfastes que les Maliens semblaient vouloir oublier. Le premier concerne plusieurs contrats passés par le ministère de la défense avec des surfacturations à hauteur de 30 milliards de francs CFA (45 millions d’euros). Le second a trait à l’achat d’un nouvel avion présidentiel, un Boeing 737 pour 30 millions d’euros, dont une partie de la facture comprend une commission versée à Michel Tomi, « truand corso-gabonais », incarnation de la Françafrique, possesseur de la seule licence de casino à Bamako et grand ami d’IBK…
- Le casino de Bamako, propriété de Michel Tomi © Thomas Cantaloube
- Le seul aspect positif de ces deux affaires est qu’elles ont été révélées par un Fonds monétaire international (FMI) courroucé, ce qui a conduit à la suspension (temporaire) des prêts du FMI et de la Banque mondiale et à des demandes d’explications. « Le FMI joue le rôle d’une opposition, voire d’une société civile en demandant des comptes au gouvernement », estime l’anthropologue Birama Diakon. C’est à la fois heureux et pathétique que cela se déroule ainsi, soulignant la faiblesse des élites maliennes en même temps que la mise sous tutelle du pays par la communauté internationale.
- « On pensait qu’IBK était un homme de poigne », poursuit Birama Diakon. « En fait, il est fragile et il y a des décisions qu’il ne peut pas prendre. Échapper à la corruption au Mali est extrêmement difficile. La pression des réseaux clientélistes est tellement forte qu’on subit une pression permanente, qu’il s’agisse de faire soigner son fils à l’hôpital ou d’avoir une promotion. » Le slogan de la campagne présidentielle d’IBK était « Le Mali d’abord ». Aujourd’hui, pour ses critiques, c’est « la famille d’abord ». Non seulement il a nommé des parents à des postes officiels hauts placés, mais le ministre de la défense, qui a démissionné suite aux accusations de surfacturation, était l’un de ses proches, tout comme Michel Tomi dans l’affaire du Boeing.
- Dans les rues encombrées de Bamako, un changeur de monnaie résume le mandat d’IBK à sa manière : « Le gouvernement a mangé nos sous ! » Comme de nombreux Maliens, il faisait partie de ceux qui avaient modérément soutenu le coup d’État du capitaine Sanogo en 2012 parce qu’il représentait un coup de pied dans la fourmilière qui semblait salutaire à toute cette génération de jeunes étudiants et jeunes chômeurs sans perspective. Il avait ensuite changé d’avis quand son frère, un militaire, lui avait raconté la réalité du pouvoir de Sanogo, qui n’était que la dernière incarnation d’un opportuniste désireux de se nourrir sur le bête, c’est-à-dire l’État, ou ce qu’il en restait.
Bamako, octobre 2014 © Thomas Cantaloube- Depuis plus de vingt ans, une même génération, celle qui est descendue dans la rue en 1991 pour sortir le dictateur Moussa Traoré, a monopolisé le pouvoir et ses prébendes. IBK en fait partie et, d’une certaine manière, il perpétue cet état de déliquescence qui éloigne les Maliens de leur gouvernement, celui qui « mange nos sous ».
- Pourtant, selon Moumouni Soumano, le directeur du Centre malien pour le dialogue inter-partis et la démocratie (CMDID), « IBK a toutes les cartes en main pour changer. C’est une des premières fois où des affaires de corruption provoquent un tel tapage, et il s’est engagé sur les questions de corruption comme aucun de ces prédécesseurs ne l’avait fait. Il y a également un paradoxe, car ces gros scandales surviennent alors que le premier ministre est issu d’une nouvelle génération ». C’est en effet l’un des aspects positifs de la présidence d’IBK : il a su promouvoir des jeunes politiciens, dont le premier ministre Moussa Mara, qui ont fait de la « bonne gouvernance », leur principal combat politique (voir notre interview avec lui). Ce dernier, par exemple, avait publié une déclaration d’intérêt quand il était maire d’un quartier de Bamako. « Il essaie d’être transparent », approuve Moumouni Soumano.
«Le Mali ne fait pas la guerre, c’est la France et la Minusma qui s’en chargent»
(…)
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