Des migrants à Vintimille : «Pourquoi la France nous traite-t-elle ainsi?» (Médiapart

Bloqué à la frontière franco-européenne à Vintimille depuis un mois, Mustapha, 20 ans, a fui les milices janjawids au Soudan. Il ne comprend pas pourquoi les forces de l'ordre françaises l'empêchent de rejoindre la Suède : « Notre cas n’est pas important pour l’Europe. Ils nous ont oubliés. » Arrivé à Nice, Joseph, un Érythréen de 20 ans, veut lui aussi filer au plus vite vers le nord de l'Europe. « La France est riche, pourquoi nous traite-t-elle ainsi ? », demande-t-il.

   

Vintimille, Nice, de notre envoyée spéciale.-  À Vintimille, l’absurde se poursuit depuis un mois. Mercredi 8 juillet, une cinquantaine de migrants, tous des hommes pour la plupart très jeunes, campaient toujours sur les rochers à quelques mètres de la frontière franco-italienne gardée par un escadron de gendarmes mobiles se relayant en permanence. Dans les locaux de la gare de Vintimille, à une dizaine de kilomètres, ils sont environ 200 – hommes, femmes et enfants – selon la Croix-Rouge italienne qui gère le camp. « Tous les jours, il y a un turn-over de 40 à 50 personnes », explique une coordonnatrice de la Croce Rossa à la gare. Les migrants qui réussissent à passer la frontière franco-italienne sont remplacés par ceux qui arrivent du sud de l’Italie.

Sur les rochers de Vintimille, les hommes attendant 21h20 pour rompre le jeûne, le 8 juillet 2015Sur les rochers de Vintimille, les hommes attendant 21h20 pour rompre le jeûne, le 8 juillet 2015 © LF

« La police française renvoie entre vingt et trente personnes par jour côté italien », estime Fiammetta Cogliolo, une autre responsable locale de la Croce Rossa. Ces chiffres sont dérisoires au regard des arrivées sur les côtes européennes. Sur les six premiers mois de 2015, le Haut-Commissariat des Nations unies a comptabilisé 130 000 arrivées dont « 78 000 sur les côtes grecques et le reste sur les côtes italiennes », a détaillé Vincent Cochetel, son directeur Europe, dans Le Monde.

Au Pont Saint-Ludovic, les migrants ont cessé de croire en une solution européenne et le provisoire s’organise. Une trentaine de militants No Border – un réseau associatif européen qui lutte pour la liberté de circulation –, principalement italiens, campent à côté du stand de la Croix-Rouge. Ils ont installé quelques douches et des toilettes. Une station solaire permet de recharger les téléphones portables collectés par diverses associations pour donner des nouvelles aux proches restés au pays et en recevoir de ceux déjà arrivés à Paris, Calais, voire en Grande-Bretagne, en Allemagne ou en Suède pour les plus chanceux.

Sous les bâches et les parasols, militants et migrants tuent le temps en jouant aux cartes ou aux dominos. D’autres, écrasés par la chaleur et le jeûne du ramadan – suivi par plusieurs migrants –, dorment à l’ombre des voûtes de la voie ferrée. Au-dessus de leurs têtes, comme un pied de nez permanent, on entend le fracas régulier des TER et des trains Thello pour la France. L’animation ne reprend qu’à l’approche de la nuit, quand une cantine sociale venue de Bologne commence à préparer la pasta et que des militants de Nice et de Menton débarquent avec des marmites de chorba fumante.  

Derrière Mustapha, ce 7 juillet 2015, un interprète traduit ses paroles en italienDerrière Mustapha, ce 7 juillet 2015, un interprète traduit ses paroles en italien © LF

Mustapha, 20 ans, que nous avions rencontré début juin, est devenu bien contre son gré l’un des plus anciens des rochers. Comme nous l’avions raconté, le jeune Soudanais a dépensé tout son pécule (120 euros) en billets de train. Il a tenté trois jours de suite, « quatre fois par jour » de rejoindre Nice. À chaque fois, des CRS français l’ont ramené à Menton-Saint-Louis, le poste de la police aux frontières (PAF) situé un peu en surplomb sur la route nationale. Et il a parcouru à pied la dizaine de kilomètres le séparant de la gare de Vintimille pour recommencer. « Même s’ils ouvraient la frontière, je ne pourrais pas bouger car je n’ai plus d’argent pour rejoindre la Suède, soupire Mustapha en anglais. J’ai zéro espoir. »

Sur un iPhone, prêté par une Mentonnaise*, il suit assidument l’actualité, et notamment la crise grecque qui lui semble tout aussi incompréhensible que l'incapacité des États européens à accueillir de façon équitable les migrants. « À Bruxelles, à Milan, ils ont parlé de 40 000 personnes à répartir et Matteo Renzi a menacé de nous donner des permis de séjour, mais le dernier sommet européen date du 25 juin et il ne s’est rien passé, remarque-t-il. Notre cas n’est pas important pour l’Europe. Ils nous ont oubliés. »

Lundi 6 juillet, devant deux élus italiens du Mouvement Cinque Stelle venus rencontrer les migrants, Mustapha a dénoncé en arabe l’« hypocrisie » des États européens qui « disent lutter contre l’immigration, mais continuent à alimenter des conflits dans les régions d’immigration, comme en Libye ». « L’Europe, c’est ce continent qui a tant de lois mais ne les respecte pas », a-t-il ajouté, demandant aux militants français et italiens présents de « faire pression sur leurs gouvernements » pour « oublier Dublin ».

Mustapha a pris soin de ne pas donner ses empreintes digitales en Italie, c’est d’ailleurs le seul obstacle qu’il voit à la proposition du chef du gouvernement italien : « C’est une bonne idée, mais ils ne donneront jamais ces permis de séjour sans prendre nos empreintes. » Bête noire des migrants, le système Dublin prévoit l’examen des demandes d’asile par le pays d’entrée des migrants dans la zone Schengen. C’est en vertu de ce système que les forces de l’ordre française renverraient vers l’Italie environ 70 % des migrants sans titre de séjour interpellés dans les Alpes-Maritimes.

Mustapha montre sur son iPhone la céréale qu'il cultivait au Soudan et dont il ne connaît le nom qu'en arabe.Mustapha montre sur son iPhone la céréale qu'il cultivait au Soudan et dont il ne connaît le nom qu'en arabe. © LF

Comme beaucoup des personnes présentes sur les rochers, Mustapha se considère comme un « réfugié politique » et non comme un migrant économique. « Sinon, j’aurais été en Australie, la situation est bien meilleure qu’en France », lance-t-il en riant. Venu d’une famille d’agriculteurs au Darfour, le jeune homme dit avoir perdu ses trois frères lors d’une attaque des Janjawids, ces milices arabes pro-gouvernementales, sur son village. « Je ne  pense pas qu’ils soient morts, leurs noms n’étaient pas sur la liste, explique-t-il. L’un d’eux est sûrement en prison parce qu’il a été accusé d’être en lien avec les rebelles. » Il ne donnera aucune date, aucun lieu précis de peur de les mettre en danger. Mustapha a pu prévenir sa mère de son arrivée en Italie via des amis sur Facebook, mais pas sa grande sœur mariée dans l’est du pays. « Là-bas, c’est mieux pour elle, mais elle doit être triste car elle n’a aucune nouvelle de ses frères », dit-il.

Le jeune homme a quitté l’école à 8 ans pour aider ses parents dans les champs de mil qu'ils cultivent. Cela ne l’a pas empêché d’apprendre l’anglais « par la musique et les films » sur son téléphone Nokia – « l’équivalent d’un iPhone en Afrique », dit-il en riant. « Un ancien professeur m’a donné un tas de livres d’Oxford, raconte Mustapha. Je me suis enterré et pendant des jours j’ai lu, j’ai lu, j’ai lu. J’étais comme un fou ! » Parmi ses bouquins favoris, il cite The Kite Runner (Les Cerfs-Volants de Kaboul, paru en 2003 aux États-Unis). Il s'agit d'un récit partiellement autobiographique écrit par Khaled Hosseini, un Américain d'origine afghane.

La voie ferrée court juste au-dessus des rochers, elle-même surplombée par la route nationale et encore plus haut l'autoroute.La voie ferrée court juste au-dessus des rochers, elle-même surplombée par la route nationale et encore plus haut l'autoroute. © LF

Mustapha veut atteindre la Suède pour rejoindre sa « fiancée », Aïcha, une Soudanaise de 19 ans. Et devenir lui aussi écrivain, journaliste ou rejoindre l’Organisation des Nations unies (ONU) puisqu’il parle « arabe et anglais ». Rencontrée en Libye, Aïcha viendrait d’un autre village du Darfour et aurait perdu toute sa famille. En Libye, les passeurs les ont séparés, « les femmes dans un hangar, les hommes dans un autre », explique-t-il. Quand Mustapha est arrivé en Sardaigne, Aïcha, passée par la Sicile, était déjà à Rome ; quand il a rejoint Rome, elle était en Allemagne ; puis elle a réussi à passer en Suède, tandis qu’il restait bloqué à la frontière franco-italienne. Depuis, il attend de ses nouvelles de la part d'un ami lui aussi en Suède.

Depuis mi-juin, le nombre d'exilés sur les rochers a baissé, d'une centaine à une trentaine, avant de remonter.Depuis mi-juin, le nombre d'exilés sur les rochers a baissé, d'une centaine à une trentaine, avant de remonter. © LF

Ce matin, assis à l’ombre avec ses amis, Mustapha écoute de la musique, principalement des trucs d'ado  – La Fouine, Beyoncé, Justin Bieber. Fatigué par le jeûne du ramadan, il n’a pas trop envie de revenir sur l’enfer de son voyage : deux semaines « affreuses » de traversée du désert, puis la Libye où il a passé deux mois en prison, cassant une fenêtre avec d’autres détenus pour s’échapper. Pour financer sa traversée de la Méditerranée, il a ensuite surveillé et arrosé des serres de tomates pour un maraîcher libyen. « Comme il me devait quatre mois de salaire, il m’a dit un matin : "Il y a un bateau qui part pour l’Europe, tu montes dedans", dit Mustapha. Je ne suis même pas sûr qu'il ait payé les passeurs, il les connaissait. Nous étions 450 personnes, répartis sur deux étages en bois. »

Au bout de six-sept heures, le bateau surchargé a commencé à sombrer. Une frégate allemande participant à l’opération Triton les a secourus et déposés à Cagliari en Sardaigne le 30 mai. Ce week-end-là, les navires européens ont acheminé plus de 4 000 rescapés vers des ports italiens. Et en posant le pied sur le sol sicilien, Mustapha a pour la première fois entendu parler du système Dublin…

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Louise Fessard

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* La même âme charitable, dont Mustapha tait le nom « pour la protéger », et qui lui a également donné du savon et un rasoir, passe tous les deux jours récupérer le linge sale de plusieurs exilés.

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