La création de MOAS relève d’un éclair. C’était un jour d’été, en 2013. Le couple était en vacances en Méditerranée au moment même où le pape François se rendait à Lampedusa, pour son premier voyage pastoral. Dans son homélie, le Pontife dénonçait la « mondialisation de l’indifférence », le sentiment d’accoutumance qui aurait gagné l’Europe face à la mort en mer de milliers de migrants. Les Catrambone, qui venaient juste de quitter Lampedusa, ont suivi la cérémonie à la télé sur leur bateau. Tout d’un coup, Regina a vu un manteau flotter entre les vagues. Sans doute avait-il appartenu à un migrant disparu en mer, supposa le capitaine.
Cette image, elle l'a perçue comme un appel à l’action. « On doit faire quelque chose. On ne peut pas rester spectateurs inertes de ce drame », a-t-elle dit à son mari. Christopher a mis son approche pragmatique à la recherche d’une solution et ensemble ils ont commencé à imaginer leur entreprise. Un an après, MOAS était officiellement lancé. En 2014, le Phoenix a levé l’ancre fin août et est resté en mer pendant deux mois. Cette année, il a commencé en mai et devrait rester opérationnel jusqu’à octobre. « Mais on aimerait continuer aussi pendant l’automne et l’hiver. Tout dépend de l’argent. » MOAS a lancé une campagne de crowdfunding pour financer ses opérations futures.
« La zone des opérations »
À bord du Phoenix du 1er au 5 juillet pour une mission en haute mer, nous partons du port sicilien de Trapani et nous nous dirigeons vers la « zone des opérations », un vaste espace maritime à une distance comprise entre 30 et 40 milles des côtes libyennes, près d’un large réseau de puits de pétrole offshore dénommé Bouri. « Presque tous les sauvetages se font dans cette zone », dit Marco Cauchi, chef de l’équipe de recherche et de secours. L’homme sait de quoi il parle : il a travaillé dans l’armée maltaise pendant trente ans et participé à des centaines d’opérations. Il est une encyclopédie vivante des flux migratoires à travers la Méditerranée : il était en poste quand, en 1992, environ 4 000 Albanais avaient forcé l’interdiction de la Marine et étaient arrivés à Malte à bord de deux grands bacs (ils ont tous été renvoyés sur-le-champ par avion). Par la suite, il a participé au rapatriement de quelques centaines d’Érythréens dans un vol charter à Asmara, un épisode qui a attiré sur son gouvernement une pléthore de critiques internationales. Il était le chef des opérations au moment où l’Italie et Malte se renvoyaient la balle des sauvetages en mer, ce qui retardait souvent les opérations. « Il m’est arrivé de faire des choses dont je ne suis pas très fier », confie-t-il. Le gouvernement maltais est tristement célèbre pour son attitude brutale envers les migrants, qu'il enferme jusqu’à 18 mois dans des structures délabrées tout en cherchant à ne pas les faire débarquer sur l’île. En tant que militaire, Cauchi était obligé de se tenir aux ordres, mais il se souvient avec une pointe d’orgueil du jour où il a désobéi à ses chefs qui lui ordonnaient d’ignorer une embarcation avec une femme qui venait d’accoucher. « Ils m’ont dit de faire semblant de ne rien voir et de laisser filer le bateau vers l’Italie. La femme saignait, le bébé devait être soigné. Je le leur ai dit. Ils ont insisté. C’était trop. J’ai refusé de suivre les ordres et je suis monté dans le bateau. J’aurais pu être licencié mais, si je m’étais comporté différemment, je n’aurais plus pu dormir tranquillement. »
Pour MOAS, Cauchi coordonne une équipe de quatre personnes : chaque fois qu’ils repèrent un bateau en détresse, ils sautent sur leur zodiac et vont chercher les migrants pour les transborder au bord du Phoenix. « C’est stressant mais excitant en même temps. Dans les derniers mois, on a sauvé près de 5 000 personnes. » Une autre équipe dirige les deux drones à détection infrarouge qui volent sans cesse sur la « zone des opérations ». Quant au suivi médical, il est assuré par une équipe de Médecins sans frontières (MSF), qui a établi un partenariat avec MOAS.
De Mare Nostrum à Triton
Mais comment fonctionne cette entreprise de secours privé ? Quel est son mandat légal ? Est-elle en compétition avec la mission Triton, coordonnée par Frontex, l’agence européenne de surveillance des frontières extérieures ? « Pas du tout, on travaille dans le même cadre », dit Regina. « On suit les instructions du Centre de coordination du sauvetage maritime (MRCC) à Rome. Chaque fois qu’on repère un bateau, on les informe avant même de commencer les opérations de sauvetage. Et eux, de leur côté, ils nous contactent s’ils reçoivent un appel au secours et qu’ils voient qu’on est le moyen le plus proche ou le plus indiqué pour cette action. » À cet égard, l'initiative de MOAS est différente des précédentes expérimentations de secours privé, comme celle menée par le Cap Anamur en 2003. À l’époque, une ONG allemande avait affrété ce cargo et avait commencé à croiser dans le canal de Sicile à la recherche de migrants en détresse. Quand ils ont finalement intercepté un zodiac et accompagné à terre 37 Ghanéens et Nigérians, les autorités italiennes se sont braquées et ont arrêté le capitaine ainsi qu'une partie de l’équipage en les poursuivant pour aide à l’immigration illégale. Les marins ont été finalement acquittés, mais leur procès a duré cinq ans. Entre-temps, tous les Subsahariens qu’ils avaient pris à bord ont été rapatriés.
Aujourd’hui, les temps ont changé. L’Italie ne refoule plus les migrants vers la Libye, comme elle l'a fait en 2009-2010 à la suite d'un accord signé par le leader Mouammar Kadhafi et l’ancien premier ministre Silvio Berlusconi – Rome a été condamné en 2012 par la Cour européenne des droits de l’homme pour cette pratique. À la suite de deux énormes naufrages près de Lampedusa, en octobre 2013, au cours desquels près de 600 migrants érythréens et syriens sont morts à quelques milles des côtes, le gouvernement italien a lancé l’opération Mare Nostrum, qui a secouru quelque 140 000 personnes en un an. Mais certains politiciens en Europe ne voyaient pas d'un bon œil le fait que l’Italie mène cette opération, à laquelle ils reprochaient de faciliter le travail des passeurs et d'augmenter le nombre des arrivées. Mare Nostrum a été finalement arrêtée en novembre 2014 par le nouveau gouvernement de Matteo Renzi et remplacée par la mission Triton, coordonnée par Frontex avec des ressources plus modestes et un mandat plus limité.
Initialement conçue comme une simple patrouille des frontières dotée de 3 millions d’euros par mois (un tiers de ce que l’Italie seule dépensait pour Mare Nostrum), la mission Triton n’était pas censée intervenir au-delà de 30 milles des côtes italiennes. Les conséquences étaient prévisibles : les départs n’ont pas diminué et les morts ont énormément augmenté. Il a fallu la plus grande tragédie en Méditerranée depuis la Seconde Guerre mondiale, le 18 avril 2015 – avec un bilan d’environ 800 victimes – pour pousser les gouvernements européens à renforcer la mission Triton et la doter de ressources additionnelles. La mer est désormais plus surveillée et les naufrages sont moins fréquents. Presque tous les jours, des sauvetages ont lieu, menés aussi bien par les patrouilles militaires sous le commandement Frontex que par les bateaux privés comme le Phoenix.
A suivre à Médiapart
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Par Stefano Liberti

