La conquête de l’ouest (de l’Afrique) : Demande à la poussière (Un dossier Le Monde)

   
Chantier d'ajustement des rails au PK 60,  à 60 km de la capitale nigérienne Niamey,  sur la route vers Dosso. Crédits : CAMILLE MILLERAND POUR LE MONDE    

Rien de plus compliqué à cerner que le visage du futur. Normal : le futur n’est pas une notion pure. Ici, à Dosso, dans le sud du Niger, il est possible de s’en rendre compte en regardant un tas de rails en vrac, à la sortie de la ville, et en tachant d’imaginer une ligne de chemin de fer de 3 000 kilomètres. Ou en contemplant l’enclos du port sec, juste à côté, qui émerge de son terrain encore vague, et en songeant aux grandes lignes du commerce mondial, à tout cet ensemble planétaire en mouvement, y compris en Afrique et, par conséquent, ici aussi, à Dosso.

Evidemment, il faut un peu d’imagination pour distinguer ces grands bouleversements au milieu de la petite ville de 100 000 habitants, à une centaine de kilomètres au sud de Niamey, dans une région surtout connue pour abriter les « dernières girafes » du Niger. A Dosso, il y a donc la petite gare Blue Line – un fanion planté par le groupe Bolloré pour son projet de « grande boucle ferroviaire » –, qu’on dirait sortie d’une boîte de Playmobil : un genre de hangar ; deux wagons empoussiérés, bien calmes au soleil, en train d’attendre de rouler sur des rails qu’on est encore en train de poser. Mais ce n’est qu’un début.

   
Techniciens de la société Liptinfor, chargés d'installer les câbles Internet dans la « blue zone » de Niamey. Crédits : CAMILLE MILLERAND POUR LE MONDE    

A côté, une « blue zone » propose des activités façon « responsabilité sociale des entreprises », avec Wi-Fi gratuit, eau courante pour dépanner les villageois, formations broderie et spectacles avec films du catalogue Vivendi, et pourquoi pas programmes de Canal+ (on ne sait si « Les Guignols » feront partie du package destiné à distraire la jeunesse nigérienne).

Mais les « blue zones », ces installations autonomes en énergie implantées par Vincent Bolloré à Conakry (Guinée), Cotonou (Bénin), Lomé (Togo) ou Bosso et Niamey (Niger), ont une autre vocation : tester les batteries LMP (lithium, métal, polymère). Elles sont l’autre grand chantier industriel du groupe. Peut-être, demain, achètera-t-on des packs LMP pour électrifier des villages entiers… A ce stade, on ignore leur prix (secret défense, tout comme le moment exact où elles seront mises sur le marché). Ce secteur, en soi, fait l’objet d’une formidable bataille mondiale, notamment contre le constructeur de véhicules électriques Tesla, du milliardaire sud-africain installé à Los Angeles Elon Musk.

45 °C à l’ombre

L’avenir dira si Vincent Bolloré a eu un coup de génie ou trouvé le moyen de perdre beaucoup d’argent. Jusqu’à nouvel ordre, il teste ses batteries en Afrique dans des conteneurs réfrigérés où l’on pourrait conserver des huîtres. Les batteries ont horreur de la chaleur. Dehors, il fait plus de 45 °C à l’ombre.

A Dosso, certains ont déjà reniflé qu’un vent nouveau est en train de se lever. Une transformation des échanges commerciaux est en cours. Il va y avoir des vainqueurs, des perdants, des catastrophes et de nouvelles fortunes. Le groupe Bolloré n’est pas trop mal placé : la gestion des magasins sous douane, à Niamey, vient de lui être attribuée. Pur hasard, affirment ses responsables. Les grands commerçants sont fous de rage et brandissent les nouveaux tarifs. Jusqu’ici, il est vrai, on payait officiellement une somme dérisoire. Le reste en pots-de-vin. Les recettes de l’Etat devraient gonfler en même temps que les prix.

 
Les familles peuls des villages environnants viennent chercher l'eau que met à disposition la « blue zone » du groupe Bolloré sur le chantier, à Dosso.         Crédits : CAMILLE MILLERAND POUR LE MONDE    

Les grands commerçants ont bien tenté d’accuser Bolloré d’être responsable de l’augmentation des prix de l’huile ou du sucre avant le ramadan, un coup pourtant bien classique au moral des ménages en temps de carême, dans un pays où une grande partie de l’économie se niche dans l’import-export. D’ailleurs, les tarifs Bolloré n’étant pas entrés en vigueur, ils ne risquaient pas d’entraîner d’inflation à ce stade. Il y aura d’autres épisodes, c’est garanti. Demain, les marchandises débarquées dans un terminal de conteneurs Bolloré prendront un train Bolloré avant d’être dédouanées par Bolloré. Une bonne recette pour des petites guerres du transport.

Les premiers signes d’un changement apparaissent çà et là. A l’hôtel Galaxy (où descendent les « Bolloré boys », ces collaborateurs de l’industriel breton, en visite de chantier), il devait y avoir un night-club. Il est en train d’être transformé en restaurant. On manque de place ! Même servi dans l’entrée, on y mange un couscous vraiment royal, pendant que les employés engagent une discussion politique fiévreuse. Dans le lobby, les partisans du président nigérien, Mahamadou Issoufou, et ceux de l’opposition ferraillent un moment, puis retournent à leurs activités… Il y a des clients à servir. Une chose à retenir : au Niger, personne n’a peur de ses opinions.

Dans les chambres, il y a des draps Louis Vuitton qui arrivent direct de Chine (le patron est dans les douanes), et sont d’un beau bleu roi inconnu au catalogue de la marque d’origine. Ce n’est pas tant l’idée du luxe qui compte que l’un des nombreux signes de cette circulation des marchandises, au cœur de tout ce qui est en train d’arriver.

« Tendance Jean-Paul Sartre »

Il y a un homme que cette idée de transformation en marche, cahin-caha, intéresse au plus haut point : le sultan. C’est chez lui qu’il faut aller interroger le télescopage des temps : passé, présent, futur. Avec la température, et compte tenu de son âge vénérable, on aurait pu le trouver assoupi. Jamais de la vie ! Maidanda Seïdou, sultan de Dosso, est en pleine forme et s’esquive un instant pour revêtir sa lourde tenue de fonctions. Nous voici dans la salle du conseil du palais simple et beau. Il ne manque que le destrier caparaçonné pour retrouver l’apparat des cours royales de la région. Mais le cheval, tant qu’on n’a pas besoin de lui, reste à l’écurie, comme le folklore.

Maidanda Seïdou a beau avoir 92 ans, l’ouïe peut-être un peu moins fine qu’auparavant, il est le descendant alerte d’une lignée de djermakoye (chefs du groupe des Djerma – on écrit aussi Zarma –, groupe ethnique important dans cette partie du Niger). Le sultanat est une création récente à Dosso, une sorte de petite faveur administrative, mais peu importe. Jusqu’en 2010, il n’y avait ici que des djermakoye, et Maidanda Seïdou est le 24e du nom. Quand il dit « mes populations », on voit ce qu’il veut dire.

   
Le sultan de Dosso, Maidanda Seïdou. Crédits : CAMILLE MILLERAND POUR LE MONDE    

Le destin des hommes de la famille, au sens large, mérite déjà un brin de conversation : « Mon grand-père a été le premier officier noir de l’armée française, il a fait les tranchées et il est revenu capitaine. » Le portrait de l’aïeul est fermement accroché au mur centenaire, à côté de son épée d’ordonnance. « Un de mes oncles a été secrétaire général adjoint des Nations unies, chargé de la décolonisation. Un autre était dans la colonne Leclerc. Plus modestement, j’ai essayé de doter le Niger d’une industrie pharmaceutique. » Et puis, sur le ton de la confidence : « Dans ma jeunesse, j’ai aussi été un peu communisant, tendance Jean-Paul Sartre, vous voyez… » Ses gardes semblent le fusiller du regard. Comme s’il fallait encore se garder de cette dangereuse idéologie, dans la région…

A Dosso, l’existentialisme n’est pas un risque majeur. Les djermakoye (désormais sultans) ont déjà triomphé d’obstacles plus sérieux, à commencer par la domination coloniale. En faisant la visite du palais, Maidanda Seïdou désigne une lourde porte. Derrière se cache le Toubal, le grand tambour qui appelle, lorsqu’on le bat d’une certaine manière, « tous les hommes djerma à la guerre ». Les Djerma ne mènent plus leurs guerres, mais occupent une place prépondérante dans l’élite militaire du Niger, ayant donné au pays beaucoup d’officiers et, aussi, quelques putschistes.

Or, ces derniers temps, tout ce monde-là est très absorbé par une grosse opération contre Boko Haram, dans l’extrême est du pays, vers le lac Tchad. A Dosso, il se dit que l’élite militaire n’est pas très heureuse de la tournure des événements. Trop d’hommes tués. Des victoires, certes, mais beaucoup d’incertitudes encore. Mais on n’a pas que la guerre en tête, à Dosso. On s’intéresse bien plus aux douanes et à la circulation des marchandises. Le sultan a quelques idées sur le sujet pour « ses » populations. « Je discute avec tout le monde, y compris avec Bolloré. Ce n’est pas un ogre ! L’important, c’est qu’il y ait des salaires décents… », prévient-il, tout en notant : le train, « ce ne sera pas avant cinq ou dix ans ». D’ici là, il faudra se concentrer sur le port sec et ses camions.

Dosso, à ce stade, c’est aussi la fin des rails, l’extrême bout du seul tronçon (un peu plus de 130 kilomètres de lignes depuis Niamey) construit ex nihilo par les équipes Bolloré, sur les 3 000 – soit un peu moins d’un vingtième – que comptera au final la « Grande Boucle ».

La pose des rails avance, plus au nord, à raison de près d’un kilomètre chaque jour. Poser des rails et ouvrir une voie à partir de rien, personne ne savait faire chez Bolloré. Il a fallu apprendre. En ce moment, plus de 600 hommes se relaient dans la chaleur, la poussière, les vents de sable, pour boucler les derniers kilomètres, notamment près de Brini, au nord de Dosso, là où Grégoire Worko, le chef de projet Blue Line au Niger, a dû avoir recours à un « tracé de l’enfer » pour éviter le village et son imbroglio : populations, mosquées, paysans, éleveurs, zone marécageuse… Résultat : le contournement passe par une zone inondée où l’eau remonte dans le moindre trou. Il va falloir déplacer 200 000 mètres cubes de remblai pour traverser le massif à la sortie de la ville et surélever la voie de six mètres au minimum pour lui éviter d’être sous les eaux chaque année.

« Un million d’euros le kilomètre »

(..) A suivre au journal Le Monde

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