Le franc CFA (2/3): entre domination et «servitude volontaire» (Dossier Médiapart)
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- Publié le samedi 13 août 2016 11:21
- Écrit par FANNY PIGEAUD
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Les banques centrales font du zèle : elles déposent plus de réserves de change que nécessaire
Le FCFA apparaît en définitive comme la clé de voûte de la « Françafrique ». Le système de la zone franc « maintient les pays de la zone franc dans une forme de dépendance coloniale », observe l’économiste Bruno Tinel. Le contraste est grand avec les ex-colonies britanniques, comme l’a souligné en 2015 l’homme d’affaires nigérian Aliko Dangote : « La différence qu’il y a entre les pays (africains) francophones et le Nigeria est que nous avons pris notre destinée en main, nous contrôlons l’économie de notre pays.[...] Ce qui n’est pas le cas de la plupart des pays francophones où les nationaux n’ont aucune emprise sur leur économie. Leurs économies sont contrôlées par des étrangers qui parfois même dictent les termes et les conditions de ce qu’ils veulent aux gouvernements. »

Certes, la France assure sa domination, mais il y a aussi une part de « servitude volontaire » de la part des Africains, estime Kako Nubukpo : ils ne font rien pour retrouver une souveraineté monétaire. Au contraire, les banques centrales font du zèle : elles déposent plus de réserves de change que nécessaire sur les « comptes d’opérations » logés au Trésor français. Ces avoirs couvrent ainsi depuis plusieurs années à plus de 80 % l’émission monétaire des pays de la zone franc, alors que l’accord signé avec la France prévoit un taux minimal de 20 %. Les États ont pourtant besoin d’argent pour financer leur développement. Faute de pouvoir profiter de la suraccumulation des réserves de change bloquées au Trésor français, ils se trouvent obligés d’emprunter auprès du FMI, notamment. « Les cadres des banques centrales et leurs mentors sont d’avis que ce surcroît de réserves fortifie le statut de monnaie forte du FCFA. Dans leur optique, un FCFA fort favorise les termes de l’échange des importations des pays membres. Ces derniers ne vivant que d’importations de biens industriels et d’exportations de produits de base, il y a une certaine logique à leur raisonnement », explique Sanou Mbaye à Mediapart.
Le fait que les intérêts issus des avoirs déposés au Trésor français servent de trésorerie à la BCEAO et à la BEAC pourrait aussi être une explication aux pratiques des banques centrales. En effet, plus il y a de réserves, plus elles ont de quoi se financer et payer leur personnel, dont le train de vie est en général élevé : à une époque, ceux de la BCEAO recevaient 15 mois de salaire par an. Les banques centrales n’ont d’ailleurs pas toujours une gestion rigoureuse : en 2009, un câble diplomatique américain, publié par Wikileaks, a expliqué que le gouverneur de la BEAC avait mis, secrètement, 500 millions d’euros dans un placement à haut risque de la Société générale, et que des hauts responsables gabonais de la même BEAC avaient détourné 30 millions d’euros sur quelques années. La source citée par le câble américain a affirmé que les dirigeants gabonais mis en cause avaient utilisé une partie des fonds volés pour leur propre compte, tandis qu’une autre avait été remise à des partis politiques français « surtout de droite », en soutien notamment à Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy.
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Si les technocrates des banques centrales n’ont visiblement pas intérêt à voir le système FCFA changer, ils ne sont pas seuls : la surévaluation du FCFA permet aux importateurs de voir leurs affaires fructifier, tandis que le libre transfert des capitaux qu’assure la zone franc donne la possibilité aux riches élites de placer leurs avoirs en Europe – tout en étant de grandes consommatrices de biens importés. Quant aux dirigeants des pays concernés, ils sont en général « issus des entrailles de la classe politique de la métropole. Ils ont de ce point de vue grand intérêt à se battre des pieds et des mains pour décourager [...] toute tentative de remise en cause profonde de cette institution coloniale qu'est la zone franc ; la fidélité et la nostalgie obligent », a observé dès 1984 un économiste ivoirien dans un numéro de la revue Peuples noirs Peuples africains, exceptionnellement dirigé par Gbagbo, alors dans l’opposition et en exil en France.
Finalement, « les problèmes viennent plus d’une élite incompétente et corrompue que de la perpétuation de politiques néocoloniales », dit Sanou Mbaye, tout en soulignant cependant que la France a « tout verrouillé ». Il faut, en tout cas, du courage, lorsqu’on est un dirigeant africain, pour remettre en cause publiquement le système de la zone franc. Lorsque les esprits critiques ont un certain niveau de responsabilité, ils s’exposent en effet à des représailles.
Troisième volet . Le franc CFA: impossible de changer?
FANNY PIGEAUD
Médiapart
