
Il n’est pas étonnant qu’on y adore à ce point les miracles (forme grandiloquente du triomphe de la volonté) et qu’on y bannisse certains concepts inutiles. Le découragement, par exemple. Le « pays le plus peuplé d’Afrique », comme on aime à le rappeler sur place (peut-être 180 millions d’habitants, peut-être plus, peut-être moins, les statistiques sont faussées pour des raisons contradictoires), célébrait récemment une victoire contre un ennemi à sa mesure : Ebola.
A Abuja, la capitale, une cérémonie était organisée pour permettre à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) de déclarer officiellement Ebola free (délivré de l’épidémie) le pays le plus peuplé d’Afrique, donc, ce qui, dans ce contexte, donne le frisson. La recette de cette victoire : réaction rapide, mise au point de méthodes pour isoler les malades, surveillance scrupuleuse, etc. Le Nigeria a aussi eu de la chance (malade détecté dès son arrivée à l’aéroport au lieu de filer à l’église d’un faiseur de miracles où il aurait contaminé large). Mais la chance, ça se mérite. Au lieu de l’explosion de cas d’Ebola dans Lagos, la mégacité, ou à Port-Harcourt, la capitale du pétrole, l’affaire Ebola a été pliée, officiellement, le 20 octobre.
« On a surpris le monde, hein ? »
Ce jour-là, dans le centre Shehu Yar’Adua d’Abuja (l’un des multiples cubes de béton sans âme de la capitale), Onyebuchi Chukwu, ministre de la santé, fait avec délectation le bilan de cette menace passée comme les ailes de la mort : « Notre unité a été soumise à rude épreuve », résume-t-il. « On a surpris le monde, hein ? On a montré qu’on n’était pas aussi faible qu’on le pensait », ajoute le professeur Abdulsalami Nasidi, directeur du Centre pour le contrôle épidémiologique.
Dans la foulée, on chante de bon cœur l’hymne national, surtout le deuxième couplet, où il est recommandé au « Créateur de toutes choses » d’étendre sa divine protection sur ce pays décidément à sa mesure. Le directeur de cabinet du ministère de la santé, Linus Awute, complète l’envolée lyrique : « Rien ne peut arrêter les aspirations au développement de cette grande nation. On n’a jamais vu auparavant ce type de réponse agressive et décisive. »

A quoi tient le fait que ces mots, pourtant gonflés comme une langue de bois resté trop longtemps dans l’eau, semblent parfaitement naturels ? Il y a une autre forme de contagion à l’œuvre : celle de l’enthousiasme national. Et tout le monde a envie d’être infecté, à commencer par le représentant au Nigeria de l’OMS, une institution dont on sait à quel point elle a pourtant brillé par son absence (comme les Nations unies, les ONG internationales – à quelques exceptions près – et ainsi de suite) dans les débuts de l’épidémie.
« C’est historique »
Et puis, comme telle est la règle, chacun profite de l’occasion pour discrètement placer ses propres pions. Une jeune femme qui a survécu à l’épidémie parle d’une voix d’abord étouffée par la timidité de son calvaire, de ses souffrances, de la perte de son frère. Elle décrit son « traumatisme », sa détermination à survivre aussi en s’hydratant de toutes ses forces pour terrasser la maladie. L’assistance écoute cette jeune femme si jolie, si modeste, prendre de l’assurance et glisser : « Le problème, c’est que j’ai aussi dû annuler mon mariage, comme j’avais Ebola, et je ne sais pas comment on va faire pour trouver l’argent pour tout réorganiser. » Voilà qui est bien amené. Les oga (dignitaires, formule de respect) présents s’offrent de payer la noce. « Et si par hasard le marié ne veut plus d’elle, je la prends pour coépouse », plaisante l’un d’entre eux. Un bon rire de soulagement passe comme une ola dans l’assistance.
Mais il n’y a pas que les mariages et la rigolade dans la vie des oga. Place à d’autres considérations. « Ebola free, c’est historique. C’est le genre d’histoire qui restaure la confiance des citoyens dans leur dirigeant. » L’homme qui parle à présent est le ministre de l’information. Il fallait s’y attendre. Les élections générales de la mi-février 2015 approchent. Voici l’occasion de créditer de ce succès le président de la République, Goodluck Jonathan, cet homme « très intelligent, très concentré », souligne son ministre. Boko Haram progresse à vue d’œil dans le nord-est du Nigeria. L’économie ralentit au rythme de la chute du prix du baril. Mais le président semble flotter, à l’ombre de son grand chapeau Homburg. Il sera toujours temps de voir. Ce n’est pas le moment de se décourager.
