Pour Comprendre Kantèka : II De l’interdiction de profaner le sacré à l’impossibilité de communiquer le secret initiatique.
- Détails
- Publié le mardi 16 octobre 2012 01:28
- Écrit par Saïdou Nour Bokoum
La profusion d’idées et la confusion des débats soulevés par le texte de Kantèka viennent pour l’essentiel de la méconnaissance des uns et des autres du champ qu’embrasse son texte. Les griots, les traditionnistes nous délivrent, parfois, de façon explicite ce que certains anthropologues appellent les chartes ancestrales et que Senghor désigne par l’ensemble des valeurs de civilisations nègres. Cela se résumerait d’un mot : le Dépôt, transmis de générations en générations à travers les siècles et les millénaires.
Mais qu’est-ce que le Dépôt ?
Ce sont à la fois les connaissances, les savoirs et savoir-faire (sciences, économie, structures politiques, cultures, etc. d'une part, et un ensemble de valeurs ou de connaissances qui relèvent du Sacré, d’autre part. Les premières étant une sorte de gangue extérieure, voilant un noyau qui est le Sacré qui peut être transmis mais pas communiqué. Le Secret initiatique étant proprement « incommunicable » (René Guénon). D’emblée, nous pouvons mesurer les malentendus qu’ont soulevés les textes de Kantèka. Les uns, après avoir fustigé son « insolence » (à l’égard de Niane), les autres relevant plus ou moins justement la contradiction à parler de « vérité » là où il n’y a ni date, ni lieu, etc. , tout en ne rendant pas intelligibles les accusations mutuelles entre transmetteurs qui sont censés être dépositaires de l’histoire qu’ils sont supposés maîtriser, auprès de qui Kantèka s’est largement abreuvé , notamment les griots cités; les uns traitant les autres de mystificateurs, de menteurs, etc. Lui-même n'échappant pas à ces postures. Nous sommes toujours renvoyés à des non-dits ou à des ouvrages que nous n'avons pas lus, des témoignages ou anecdotes personnels. Wa Kamissok, Gawlo Madani accusent de jeunes griots d’avoir falsifié parfois de façon vénale la vérité. Et dans le même temps tous, y compris Tata Cissé et Kantèka les modernes, avouent qu’il y un pan entier de ce Savoir qui reste enfoui dans l’inconnaissable, du moins pour des sujets, des oreilles non habilités.
En vérité, les choses seraient notablement plus simples, en tout cas plus claires si les difficultés étaient sériées, mises en ordre, en distinguant soigneusement le Sacré et le profane, l’ésotérique de l’exotérique. Mais comment le faire si les dépositaires ont une double casquette, par exemples les griots ? Parce qu’il faut savoir que les vrais griots sont à la fois des dépositaires de savoirs profanes (l’histoire) et de connaissances ésotériques que les meilleurs parmi eux taisent devant l’oreille profane. Il n’y aurait donc pas de problème quand on a affaire avec les Sages ou les maîtres de cérémonie du Bois Sacré. Ils ne parlent qu’aux candidats à l’initiation, au cours de l’initiation. Ceux-là ne parlent pas aux enquêteurs, qu’ils soient de simples curieux ou des scientifiques venant faire des recherches. Du moins cela est exceptionnel.
Il y a eu Marcel Griaule au pays dogon, il y a eu Dominique Zahan et plus tard Claude Meillassoux récemment disparu qui ont pu avoir accès, dans une certaine mesure au domaine sacré chez les Dogon pour Griaule, et le sacré bamana-mandingue pour Zahan et Meillassoux. Encore il leur a fallu un travail d’entomologistes pour déchiffrer les langues sacrées et nous autres avons eu à relire le résultat de leurs travaux pour ne pas tomber dans les travers des transcriptions d’une langue à l’autre. Même si personnellement je ne doute pas de la sincérité de la démarche de ceux que je viens de citer. Une fois ce travail d’étiage théorique fait, il faut l’appliquer au texte auquel on a à faire. Dans le cas d’espèce, celui de Kantèka. Ce n’est pas la moindre difficulté ! Un seul exemple suffit. Quand on nous dit que Sondjata= Fakoli, a-t-on affaire à une figure ésotérique, pas nécessairement humaine ou au contraire à une mystification au moins à une affirmation gratuite surgie d’une légende ou d’un mythe improbable ? Que dire quand une figure authentiquement sacrée se sécularise, dégénère dans le siècle comme cette séquence sacrée du grand rite Korè, à savoir le Kotèba devenu une farce villageoise ?
Œdipe, Antigone nous viennent directement des Dionysies après avoir versé sur leur chemin, le secret initiatique apporté par Dionysos, le vin tiré de la vigne qui donnera donc le sens du message de Jésus en le transformant lors d’une opération qui relève des Grands Mystères, en "sang", après avoir multiplié un pain (petits mystères) :
Je suis le Voie, la Vérité, la Vie.
Parangon du Secret initiatique, transmissible mais INCOMMUNICABLE.
Il y a en Afrique, des DETENTEURS du Secret initiatique incommunicable, mais toujours transmis, parce qu’ils sont toujours vivants. Ces bibliothèques-là ne brûlent pas !
A suivre
