Mo Ibrahim : « Il faut éviter la stigmatisation de toute l’Afrique »
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- Publié le mercredi 8 octobre 2014 09:08
- Écrit par Serge Michel , Cyril Bensimon
Mo Ibrahim était à Paris lundi 6 octobre pour participer au 14ème forum économique international sur l’Afrique, organisé par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Cet homme d’affaire britannico-soudanais ayant fait fortune dans les télécommunications a mis une partie de sa richesse dans sa fondation, qui incite à une meilleure gouvernance en Afrique.
Vous avez su développer rapidement vos affaires, mais en tant que philanthrope, vous constatez à quel point les progrès en matière de gouvernance sont lents. Comment vivez-vous cela ?
Je tente d’être patient, mais j’admets que je ne le suis toujours pas. Ces questions de gouvernance sont pour moi évidentes et les actions à mener sont simples. Nous espérons seulement que d’autres personnes suivent le chemin que nous recommandons.
L’économie peut-elle avancer sans progrès politique ?
Il est difficile de ne pas lier les deux. Vous pouvez avancer un certain temps sans vous préoccuper d’autres secteurs tels que les services sociaux, les droits de l’homme, la démocratie, la transparence, l’inégalité dans les répartitions et les tensions qui en découlent. Mais au final vous vous réveillerez avec des soulèvements majeurs au sein de la société. En France, vous avez eu une Révolution. Vous savez donc quels types de conflits peuvent provoquer les inégalités sociales. L’égalité était l’une des trois revendications lors de la Révolution française. Ce phénomène se produit dans plusieurs parties du continent africain et je crois que derrière chaque soulèvement politique, il y a une injustice ou un sentiment d’injustice.
« Derrière chaque soulèvement politique, il y a une injustice ou un sentiment d’injustice »
L’index des pays africains que vous avez publié en septembre montre un écart de richesse grandissant entre les pays et à l’intérieur des pays. N’est-ce pas une bombe à retardement pour le continent ?
C’est une affaire complexe. Il faut se souvenir qu’il y a 54 pays très différents en Afrique. Il faut être prudent avec les considérations générales mais je dirais que la gouvernance et les droits humains sont en progrès. Cependant, il ne faut pas être complaisant. Les questions de sécurité, de conflits doivent encore être prises en compte. La marginalisation constitue des lignes de front de nos sociétés. Je pense que lorsque il y a un conflit, il y a toujours l’injustice qui se cache derrière. On ne prend pas les armes sans raison. La victimisation conduit au conflit. Pour résoudre ces questions, il faut instiller du dialogue, du libéralisme politique.
En 2012 et 2013, le prix portant votre nom qui récompense des chefs d’Etat africains exemplaires n’a pas été remis. Le sera-t-il cette année ?
Ce n’est pas moi qui remets le prix et je ne suis pas membre du comité décisionnaire. Si je ne veux pas de problème avec le comité, je suis obligé de me taire. Je ne suis pas surpris que le prix n’ait pas été remis ces deux dernières années, car l’excellence est rare. Nous recherchons des dirigeants exceptionnels, qui ont pris des décisions très courageuses, qui ont changé l’histoire de leur pays. Si l’Union européenne venait à remettre un tel prix, combien de dirigeants européens auraient été éligibles lors des cinq dernières années ? Je ne crois pas que l’on en aurait trouvé davantage qu’en Afrique.
Vous dites en avoir assez d’entendre des Africains parler de choses qu’ils ne feront pas...
En 2003, à Maputo (Mozambique), les dirigeants africains se sont engagés à investir 10% des budgets de leur pays en faveur de l’agriculture. En 2014, combien l’ont fait ? Il faut que quelqu’un se charge de remplir des feuilles de résultats. On ne peut pas faire de grandes déclarations et ne pas respecter sa parole. On parle de l’intégration comme d’une grande priorité pour l’Afrique mais combien de lois, de réglementations douanières ont été ratifiées par les Parlements ? Combien de limitations de visas entre pays africains ont été levées?
« Comment pouvons-nous parler de marché unique si les gens ne peuvent pas voyager ? »
Comment pouvons-nous parler de marché unique si les gens ne peuvent pas voyager ? Tous parlent d’industrialisation mais ne font rien pour favoriser un marché unique. Nous avons tant de régions, de communautés en Afrique qui sont prêtes à collaborer avec leurs voisins. Il faut que les leaders répondent de leurs actes. Il faut savoir ce qui a été vraiment réalisé. Je souhaite que quelqu’un fasse cet index pour que l’on sache qui tient ses promesses. Ma fondation pourrait le faire mais nous ne voulons pas devenir lassants et je pense qu’il y a assez d’organisations, de membres de la société civile qui ont les compétences pour cela.
Quelles sont à votre avis les trois urgences du continent ?
La première évidence concerne les mouvements de biens et de personnes pour faire naître un marché unique. C’est le plus important. Il y a aussi la question de l’agriculture et de la terre. Les titres de propriété doivent être donnés à ceux qui travaillent la terre et qui sont principalement des femmes. En donnant ces titres à ces gens vous faites d’eux des partenaires économiques, capables de lever des fonds à la banque. Cela aiderait à libérer les forces de la jeunesse dans l’agriculture. La troisième mesure serait la transparence, qui diminuerait les mouvements de fonds frauduleux. Les entreprises d’Europe, d’Amérique et de Chine paieraient enfin leurs impôts, et il y aurait moins de petits arrangements financiers.
Pensez-vous qu’il faille une dose de protectionnisme pour favoriser l’industrialisation de l’Afrique ?
Tous les pays usent de protectionnisme pour développer leur économie, même s’ils appellent cela autrement. En Europe, il y a la politique agricole commune pour protéger les grands cartels. Il faut que l’on suive votre exemple et notamment celui des Français. Je pense cependant que la solution passe par l’intégration verticale. Par exemple, dans l’agriculture, au lieu de vendre des tomates, nous pourrions vendre des boîtes de sauce tomate. Cela permet de générer davantage de revenus, d’aller un peu plus loin dans la chaîne de valeur. Nous sommes capables de produire des chaussures, des pantalons. Nous ne sommes peut-être pas capables de construire des Airbus mais nous pouvons faire des choses simples et utiles pour vous.
« Nous ne sommes peut-être pas capables de construire des Airbus mais nous pouvons faire des choses simples et utiles pour vous »
Si vous étiez un riche investisseur, dans quel secteur en Afrique placeriez-vous votre argent ?
Je suis déjà un riche investisseur et je place déjà mon argent en Afrique. Mais je ne vous dirais pas dans quel domaine, car je veux continuer à faire de l’argent!
L’épidémie de fièvre Ebola en Afrique de l’Ouest, selon de nombreux observateurs, aurait pu être circonscrite si les systèmes de santé des pays les plus touchés (Guinée, Liberia et Sierra Leone) avaient été mieux organisés. Ebola est-il un indicateur de la mauvaise gouvernance ?
Absolument. Le problème est que les systèmes de santé ne sont pas appropriés. Il faut se souvenir que le Liberia et la Sierra Leone sortent chacun d’un conflit. Ce sont des pays très fragiles. Au Sénégal et au Nigeria, il y a eu des cas d’Ebola mais qui ont été traités sans difficulté. Ebola ne devait pas poser autant de problèmes, mais le fait que des pays n’ont pas la capacité de répondre à cette menace nécessite que nous devions tous nous mobiliser pour les aider et avoir une approche réfléchie. Des gens ont annulé leur voyage en Afrique du Sud ou au Kenya. Pourtant, Paris est plus proche de l’Afrique de l’Ouest que ne l’est l’Afrique du sud et personne n’a peur de se rendre à Paris. Il faut éviter la stigmatisation de toute l’Afrique et prendre en considération les distances. Si vous avez un problème à Moscou, allez-vous stigmatiser Paris ? C’est fou !
« La panique engendrée par cette épidémie risque de provoquer davantage de dégâts qu’Ebola en tant que tel »
La panique engendrée par cette épidémie risque de provoquer davantage de dégâts qu’Ebola en tant que tel. Au final, combien de personnes sont mortes à cause d’Ebola ? 3 000. En comparaison, combien de personnes meurent chaque semaine du paludisme ? Il faut être vigilant, mettre les ressources nécessaires, mais il ne faut pas stigmatiser le continent, ni mettre ces trois pays en état de siège, sinon ils souffriront de la famine et davantage de gens mourront, à cause des difficultés économiques.
Serge Michel
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