Thierno Saïdou Diakité, Sur les pas de la Mamaya (première partie)
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- Publié le jeudi 23 avril 2015 23:16
- Écrit par Saïdou Nour Bokoum
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Mamaya par-ci, Mamaya par-là, il suffit d’un rien pour entendre parler d’une manifestation organisée en l’honneur d’une personnalité ou d’un événement. Cette forme de réjouissance aujourd’hui banalisée a pourtant des origines très lointaines, et mérite une plus grande attention de la part du ministère de la culture et du patrimoine historique. Bien plus qu’une cérémonie célébrée par opportunisme aux quatre coins du pays, la Mamaya est un trésor culturel à promouvoir. C’est cet objectif que se fixe la présente recherche en remontant le fil de l’histoire sur les pas de la Mamaya.
La Mamaya est une danse traditionnelle originale introduite à Kankan par des voyageurs venus de la République du Mali vers les années 1936-1937. Cette danse gracieuse et majestueuse laisse difficilement indifférent. A travers les âges, cette manifestation culturelle est devenue par la force des choses, une organisation sociale servant de ciment à l’unité culturelle de Kankan. Célébrée à l’occasion de chaque fête de tabaski, la Mamaya est un trésor culturel à découvrir. Et selon le professeur Lansiné Kaba dans son ouvrage, Cheikh Mouhammad Chérif et son temps, ‘’ Cette composition symbolisa l’âge d’or des groupes d’âge, en somme la civilisation populaire de Kankan. Plus qu’une pièce musicale ou un spectacle dansant, la Mamaya symbolisait l’ambiance de gaieté qui caractérisa les années 1940. Il dénotait la volonté des jeunes gens de fêter la vie, selon leur goût vestimentaire et musical, mais dans les normes de la société…’’
Sur les pas de la Mamaya est donc une pérégrination qui nous mène tout droit vers la ville de kankan.
Située en Haute Guinée à 690 km de Conakry, la ville de Kankan fut probablement fondée au XVIIè siècle. Selon la tradition orale, la fondation de la ville de Kankan remonte à l’époque du partage de l’empire mandingue. L’histoire de Kankan se confond à la légende de Mariama Gbè. Fille de Kaba Laye un Chérif marka qui habitait au Diafounou. Pour sauver son frère Douramani de la conspiration de ses frères, Mariama Gbè lui conseilla de quitter le pays. << Il est nécessaire que tu quittes le pays. Je connais une contrée lointaine qui a nom de Bâté.
Elle est habitée par des infidèles mais toi et ta race devez y acquérir de grandes richesses et une puissance considérable. Tu t’y rendras et tu t’y arrêteras. Je ne puis te guider moi-même car j’ai ici un époux et un fils que je ne saurais abandonner dès à présent. Mais je puis te montrer le chemin >>
Et elle l’emmena hors du village, portant sur son dos Tisati, son fils qui tétait encore. Lorsqu’ils se trouvèrent à l’écart des habitations, elle se pressa le sein et, de son lait, elle frotta les yeux de son frère. Il aperçut alors, comme en songe, un baobab énorme non loin d’un grand fleuve.
<< Par la vertu de ma baraka, que je te transmets>> dit Mariama Gbè à Douramani <<tu ne perdras pas de vue cet arbre, bien qu’il soit fort éloigné. Je vois auprès de lui un village appelé Kabala qui sera fondé par toi. Tu y vivras quarante années pendant lesquelles ni toi ni les tiens n’aurez à subir aucune infortune ni à craindre aucun ennemi. A une petite distance de là se trouve un village de musulmans, prends garde de ne pas y pénétrer avant de m’avoir revue. Le chef du Bâté doit sortir de Kabala. Il faut m’y attendre. Dans sept ans, mon mari sera mort et j’irais te rejoindre. >>
Et Douramani partit. Après avoir marché bien des jours, guidé par l’image du baobab que ses yeux ne quittaient pas, il atteignit l’endroit que lui avait indiqué Mariama. On voit encore aujourd’hui les rejets de l’arbre miraculeux auprès duquel il éleva sa case, entre Diangana et Guirilan, pour y fonder Kabala. Mais actuellement, il ne reste plus de trace du village.
Sept années après, Mariama devenue veuve, vint le rejoindre ainsi qu’elle le lui avait promis. Elle était accompagnée de son fils et d’une petite fille de la famille des Sylla de Diafounou, dont elle voulait faire la première femme de Tisati. Et lorsque Douramani vit arriver sa sœur, il s’écria :
<< I kan nara ! >>, ce qui signifie << votre parole est advenue >>.
Le nom de Kan nara resta à Tisati, à ses descendants et à leur famille dont on trouve des rameaux à Aliamoudouba, à Karfamoria, à Medinani et en petit nombre à Kankan.
Suivant les conseils de Mariama Gbè, Douramani s’était acquis l’alliance de deux chefs puissants :
- Hamadou kening Bou Dia, qui était à Fouce.
- Feremori Kondé, seigneur de Sankaran dont il avait obtenu la fille comme seconde femme.
Les rois bambaras de la région Koumban Sôna, Sagoro Daranweli et Gbouelema Mareng étaient dans le Kouroulamini (situé dans le Sankaran, au sud de la ville de Kankan) et leur diamou (suzerain) était alors Traoré et Kankan Konaté, qui résidait dans le village indiqué par les baobabs que l’on voit un peu en amont du port de Kankan, sur la rive gauche de Milo.
Ce nom de Kankan Konaté fait présumer que son village s’appelait comme la future ville dès avant l’arrivée des Kaba. Par ailleurs, selon la tradition du Gueredougou (canton de Sankaran, au sud-ouest de Kankan), l’emplacement de la ville se serait nommé primitivement <<Bouren-Lo>>, du nom d’une plante qui y pullulait. Quand l’aïeul des Kaba arriva dans le pays qui avait alors fait partie du Sankaran, le chef des Kondés, Siakiriba, en l’autorisant à s’installer les nomma <<Bama-Kankan>>, soit la <<barrière sur le fleuve>> puisqu’ils protégeaient les musulmans des incursions des idolâtres de la rive droite. On voit ainsi que, comme il est fréquent dans les traditions locales, les occupants successifs du même territoire ont adoptés dans leurs légendes particulières. Le récit d’un même fait, afin de s’attribuer le bénéfice et les titres qui leur paraissent devoir en résulter.
Pour en revenir à la Mamaya, on retiendra qu’elle a pris son essor dans la période 1920- 1950, qui correspond à l’âge d’or artistique de Kankan. Très vite, cette danse va se développer sous l’influence de Bandian Sidimé. Une tradition fait de ce dernier, le créateur de ce chant, mais le parrain et l’organisateur de l’association des jeunes de Kankan réunis en ‘’ Sandiya’’ (société de danse). Les tous premiers griots qui adaptèrent à la kora ou au balafon cette danse furent « la Mamaya que N’Fa Sidy aurait créée et que ses fils Sidy Mamady, Sidy Karamo, Sidy Moussa et janka Amo ont popularisé dans les années 1940.
La Mamaya est une danse au rythme solennel, traditionnellement dansée sur un rythme majestueux, dans un club ou groupe dont on faisait partie. Vêtus d’habits de fête brodés, les danseurs et danseuses font étalage de leur beauté, en dansant dans deux cercles (les hommes dans le cercle extérieur, les femmes dans le cercle intérieur). Quand la Mamaya eut un grand succès, elle fut la grande réjouissance de Kankan à partir de 1942. Et depuis, à chaque fête de tabaski, tous les ressortissants de Kankan se donnent rendez-vous pour célébrer la Mamaya comme au bon vieux temps de sa splendeur. Aujourd’hui, la Mamaya se développe avec plusieurs formes d’association allant dans le sens du développement de la ville de Kankan. Bien plus qu’une simple réjouissance, les enfants du Batè et du Nabaya trouvent en cette occasion, l’opportunité de renouer avec leur glorieux passé.
CULTURE : Sur les pas de la Mamaya (suite et fin)
Dans la première partie de nos recherches sur les pas de la Mamaya, nous avons suivi le fil de l’histoire de la ville de Kankan pour bien situer les lecteurs sur les origines de cette danse. La suite de nos investigations est consacrée à la symbolique musicale de la Mamaya. En plus du spectacle impressionnant et majestueux qu’offrent les danseurs et danseuses, la Mamaya combine la gestuelle et une symphonie musicale originale. Les pas de danses sont cadencés au rythme d’un air entraînant qui ne laisse personne indifférent.
Selon l’ethnomusicologue Eric Charry, dans Mande Music: Traditional and Modern Music of the Maninka and Mandika of Western Africa, la ligne rythmique du chant Mamaya serait issue de celle de ‘’ Diaoura’’. Cet air est un chant d’origine malienne de la région de Kita.
A l’origine, c’est un rythme de danse champêtre créé au djembé puis adapté au balafon et à a Kora. Aujourd’hui encore, ce chant est très souvent joué, avec un accompagnement au djembé et au dundun, et c’est un favori des guitaristes acoustiques du Mali. Diaoura était joué surtout lors des réjouissances champêtres en l’honneur des notables cultivateurs.
Comme la Mamaya (auquel il a légué effectivement l’essentiel de son motif musical), Diaoura reste aujourd’hui un chant très souvent interprété en Afrique de l’Ouest, au rythme solennel, traditionnellement interprété dans les cérémonies de ‘’ Sumun’’, sorte de ‘’conversation musicale’’ à longue durée, occasion de prouesse stylistiques des griots.
Pour bien comprendre la symbolique musicale de la Mamaya, nous sommes basés sur la narration du Professeur Lansiné Kaba dans son ouvrage Cheikh Mouhammad Chérif et son Temps. Dans le chapitre Arts et société au temps de Cheikh Mohammad, le sous chapitre Sidi-dou, symbole de l’ « Ecole de Kankan » les explications sont édifiantes et fourmillent de détails. Jugez –en : ‘’…Tous les membres de la famille Dioubaté (Sidi-dou), hommes et femmes, furent des musiciens de talents. Dans le répertoire mandingue moderne, rares furent les compositions à égaler l’originalité et la popularité de Mamaya que N’Fa –Sidi aurait créé et que ses fils ont popularisé dans les années 1940. Cette composition symbolisa l’âge d’or des groupes d’âge, en somme la civilisation populaire de Kankan. Plus qu’une pièce musicale ou un spectacle dansant, Mamaya symbolisait l’ambiance de gaieté qui caractérisa les années 1940. Il dénotait la volonté des jeunes de fêter la vie, selon leur goût vestimentaire et musical, mais dans les normes de la société. C’est pourquoi, l’orchestration et la mélodie en étaient conventionnelles et le style de danse, bien que recherché et galant, révélait un certain conformisme social. L’originalité de la Mamaya résidait dans son caractère à la fois conventionnel et moderne, offrant à tous la possibilité de jouer un instrument de musique et de prétendre à la célébrité, sans considération de naissance ou de statut.
Selon la coutume des célébrations en pays musulmans, la fête commençait après la seconde prière de l’après-midi quand les rayons porteurs de chaleur caniculaire perdaient de leur intensité mordante. Les musiciens et les jeunes gens se rassemblaient au carrefour Sidiméla pour Kabada et au carrefour de Chérifoula pour Timbo et Salamaninn-da. Au fil des ans, pour marquer le passage à la modernité, le tambourin à deux faces (taman) fut remplacé par la batterie de jazz avec cymbales que maîtrisèrent N’Fa-Amadou-oulen Koyita, Alimoun Diané et Madi Kéra. Avec ces instruments d’importation, il ne s’agissait plus d’être né dans une famille de musiciens héréditaires pour jouer d’un instrument ! Un autre changement, les hommes avec une canne à la main, les femmes tenant un mouchoir, tous vêtus de leurs beaux vêtements de Bazin, dansaient ensemble en ronde devant l’orchestre dont le cœur des femmes chantait les mérites de chacun, l’un après l’autre. C’est pourquoi la composition Mamaya apparaît comme la plus longue du répertoire mandingue et sa mélodie rivalise de beauté avec les grands airs épiques.
Des artistes comme Djéli Sory Kouyaté, Babadjan Kaba, Djanka Diabaté et Ami Koïta ont interprété avec brio cet air célèbre. Avec une mention spéciale au vidéo clip réalisé par Justin Morel Junior avec la chanteuse malienne Ami Koïta. Un vrai régal images et sons produits par l’imagination fertile de l’auteur. On ne se lasse jamais de visionner ce chef d’œuvre musical et chorégraphique.
Pour conclure, il apparaît la nécessité d’intégrer la Mamaya dans le répertoire de notre patrimoine culturel. Bien que venue du Mali, la Mamaya a été mise en valeur par les ressortissants de Kankan. Au fil des ans, la célébration de cette danse est devenue un rite socio culturel qui mérite une bien meilleure attention de la part de nos décideurs. Pourquoi pas un projet intégré d’éco tourisme pour développer la ville de Kankan ?
Thierno Saïdou Diakité
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Thierno Saïdou Diakité
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Sources bibliographiques :
1. Lansiné Kaba, Cheick Mouhammoud Chérif et son temps, Présence Africaine
2. Livre des Kaba Depuis la chute du Royaume mandingue du Soudan Occidental en 1945
3. Kabamusic.com : la Mamaya à Kankan
4. Historique de la Mamaya, de Mamady Kaba connu sous le nom de N’Ködö Madi
