Roxana Azimi : DÉFRICHEURS D’AFRIQUE
- Détails
- Publié le mardi 26 juillet 2016 13:22
- Écrit par Saïdou Nour Bokoum
- Affichages : 915
LE MONDE

André Magnin et Jean Pigozzi, New York, 1997
C’était à peine une demi-heure avant que l’exposition « Les Magiciens de la Terre » ferme ses portes à la Grande Halle de La Villette (Paris), le 14 août 1989. « A 16 h 30 », se souvient le collectionneur Jean Pigozzi, « Johnny » pour les intimes. Moins de trente minutes pour voir une exposition, c’est peu.
Mais pour ce grand escogriffe au look « retour d’Hawaï » et au visage impassible, c’est assez pour se faire une idée. Et, dans la foulée, se défaire d’une autre. « Pour moi, l’Afrique, c’était les masques en bois et les chiens hérissés de clous », confie-t-il dans son appartement de la place Saint-Sulpice, polo bleu électrique et Ugg aux pieds.
Ce jour-là, en 1989, il découvre que l’Afrique, ce sont aussi des peintres et des sculpteurs qui « font des trucs contemporains qu’on pourrait exposer à Brooklyn ou à New York ». New York, c’est là que ce photographe réside une partie de l’année. Là qu’il a sa bande de potes. Là qu’il a déjà fait quelques emplettes d’art à la mode.
« J’avais la collection d’un bon dentiste de Maubeuge, un petit Lichtenstein, un petit dessin de Schnabel, raconte-t-il, pince-sans-rire. Mon copain, le publicitaire anglais Charles Saatchi, m’a dit que tout ça, c’était bien joli, mais qu’il fallait collectionner en profondeur, acheter dix Warhol, dix Lichtenstein, etc. »
« Johnny » a de l’argent, il est héritier de la firme automobile Simca, mais il n’a pas des moyens illimités. Il n’est pas à plaindre non plus, entre ses résidences en Suisse, New York, le cap d’Antibes et Paris. L’art, il connaît aussi : il a grandi avec des Renoir et des Sisley aux murs de l’appartement familial de Neuilly (Hauts-de-Seine).
Budget « illimité »
Mais acheter des Warhol en quantité, c’est une autre paire de manches. Surtout, cet intime de la jet-set n’est pas moutonnier. Les trophées immédiatement identifiables, qui font joli au-dessus du canapé, très peu pour lui. Les quotas –« 30 % d’artistes femmes, 20 % de ceci, 10 % de cela » –, ce n’est pas non plus son genre.
L’excentrique qui tutoie magnats de la finance et beautiful people veut se distinguer.« Ce qui m’a plu, aux “Magiciens de la Terre”, c’est que c’était complètement libre, ajoute-t-il. Ces artistes n’étaient jamais allés aux Beaux-Arts ni au Louvre ou au Centre Pompidou, ils ne connaissaient pas Warhol. Ils étaient autodidactes, mais d’une grande intelligence. »
Le lendemain de sa visite, il ne fait pas les choses à moitié : il appelle le Centre Pompidou, coorganisateur de l’exposition, et déclare vouloir tout acheter en bloc. Petit problème : la chaîne Canal+, mécène de l’événement, est propriétaire de l’ensemble.
Qu’importe, il en achète une partie. Il veut surtout rencontrer la personne qui a réuni les œuvres venant d’Afrique. Elle s’appelle André Magnin et, deux jours plus tard, les deux hommes se retrouvent au Café Beaubourg, à Paris. Ce dernier s’en souvient encore : « Pigozzi me demande : “Vous faites quoi demain ?” Je lui réponds : “Je rêve de poursuivre mes recherches en Afrique.” Il me dit : “Je finance ça et vous me montez une ¬collection unique, exclusive.” »
L’affaire est pliée. Le budget ? « Illimité et limité, mais je n’ai jamais su la limite »,botte en touche André Magnin. Pigozzi est plus ¬direct : il dit avoir déboursé entre 25 000 et 100 000 euros par an, pendant plus de vingt ans. Une somme qu’il aurait pu « dépenser en boîtes de nuit, dans des équipes de polo ou des maîtresses suédoises ». Attention, précise Magnin, « l’équivalent de 100 000 euros dans les années 1990, c’était de quoi acheter un ¬appartement ».
Routes chaotiques
Le problème, pour l’art africain, ce n’est pas l’argent, mais le temps. « Si on a beaucoup de moyens et qu’on veut une collection d’art américain, il suffit de se promener à -Londres ou à New York, et en trois mois c’est fait, remarque Jean Pigozzi. Pour monter la même collection en Afrique, il faut dix ans. »
Pas une seule fois, Pigozzi ne mettra les pieds sur le continent. Le bonhomme n’est pas un aventurier. « L’Afrique dont on parle, ce ne sont pas les lions qui mangent des gazelles ni des crocodiles qui se brossent les dents, dit-il. Ce sont des grandes villes bondées, des embouteillages de huit heures, des hôtels im¬probables qui sentent le moisi. »
Cette Afrique-là, c’est Magnin qui se chargera de la défricher – pour remplir les stocks de « Johnny ». Pas simple : il n’y a pas de téléphone portable et Internet en est à ses balbutiements. « Il fallait parfois trois semaines pour joindre un numéro à Lagos, se souvient Magnin. Il fallait y aller, n’avoir peur de rien. »
Pendant dix ans, il voyagera une fois par mois en Afrique, principalement dans la partie francophone. Par goût et par confort – Magnin ne parle pas bien anglais. Et puis un pays comme l’Angola, en pleine guerre civile, est intouchable. Le Mozambique s’ouvre à peine.
Pour retrouver John Fundi, un artiste makondé qui vit sur les hauts plateaux, à 1 500 kilomètres de Maputo, Magnin traverse le pays sur des routes chaotiques. Au bout de deux semaines, il arrive au village de Mueda, près de la frontière tanzanienne. « Il était 6 heures du matin, tout le monde dormait, les poules piaillaient. Et puis les gens ont commencé à m’encercler. »
Un grand Blanc en short et baskets avec une valise en carton bouilli, ça ne court pas les rues, à Mueda. ¬Magnin explique tant bien que mal qu’il cherche des artistes et finit par comprendre qu’ils avaient levé le camp depuis longtemps pour la Tanzanie... Parfois, en cherchant un artiste, il en découvre un autre. C’est ainsi que de retour de sa première rencontre avec Cyprien Tokoudagba, à Abomey, au Bénin, il repère le travail de Romuald Hazoumé. Qui depuis a fait un beau chemin.
« De l’art d’aéroport »
Dénicher les œuvres est une chose. Les rapatrier en est une autre. Les sculptures arrivent en Europe bourrées d’insectes, les photos sont infestées de champignons. A cause de l’humidité, les toiles se rétractent ou arrivent collées. Parfois, Pigozzi envoie de l’argent à des artistes qui disparaissent dans la nature.
Aux aléas locaux s’ajoute l’ironie du milieu de l’art occidental. « On me disait : “C’est fun, c’est gentillet”, ou alors : “C’est de l’art d’aéroport” », se rappelle Pigozzi. Les quolibets n’émeuvent pas le gaillard qui, depuis 1989, a amassé une collection pléthorique, marquée par un penchant pour l’école populaire kinoise, Chéri Samba en tête, mais aussi pour l’Ivoirien Frédéric Bruly Bouabré.
Un goût que partagent très vite une petite poignée d’autres collectionneurs comme la -styliste Agnès B. et Alain-Dominique Perrin, fondateur et président de la Fondation ¬Cartier, initiés eux aussi par André Magnin. « André rapportait cent dessins de Bouabré dans une boîte à chaussures, se souvient ¬Pigozzi. J’achetais soit tout, soit la moitié et Agnès B. prenait le reste. »
Mais cette passion pour l’art contemporain africain reste limitée à un cercle dont les membres se comptent sur les doigts d’une main. Rares sont les Indiana Jones occidentaux à sillonner l’Afrique. Les acheteurs d’alors sont des expatriés ou des visiteurs occasionnels.
Tournée mondiale
De vrais concurrents, Pigozzi n’en a que deux, allemands l’un et l’autre : l’homme d’affaires Hans Bogatzke et, plus modestement, le journaliste Gunter Péus. Et encore, leurs goûts diffèrent. Le premier s’oriente davantage vers l’Afrique du Sud et les artistes de la diaspora. Le second, correspondant de la télévision ZDF en Afrique, achètera principalement des œuvres dans les pays où il est en poste, notamment au ¬Kenya.
L’année 1991 marque un tournant. Le duo Pigozzi-Magnin organise à Majorque l’exposition qui préfigure la collection. Elle fera en fait une tournée mondiale, avec une centaine d’accrochages. Pour André Magnin, la collection, riche aujourd’hui de plus de 10 000 œuvres, est une contribution majeure à l’émergence des artistes africains sur la scène internationale. « On a fait connaître mondialement une trentaine d’artistes. Quel collectionneur peut se targuer d’avoir fait la même chose ? », exulte-t-il.
Il est toutefois des créateurs comme le Ghanéen vivant au Nigeria El Anatsui, le Sénégalais Moustapha Dime ou le Malien Abdoulaye Konaté, sans compter les artistes sud-africains, qui se sont imposés sans passer par la case Pigozzi. Et c’est normal, ce tandem n’est pas un service public et n’a pas vocation à « couvrir » un continent entier.
« Pour les Français, la collection Pigozzi est importante car elle est rattachée aux“Ma-giciens de la Terre”, affirme la curatrice sé¬négalaise N’Goné Fall. Aux Etats-Unis, les gens ne connaissent pas forcément cette exposition au Centre Pompidou. Il faut se calmer avec la vision franco-française ! »
« Fausses icônes » ?
Interrogé en 2009, le commissaire d’exposition d’origine camerounaise Simon Njami affirmait que la collection Pigozzi avait contribué à « fabriquer de fausses icônes », « conformes à l’image qu’on se fait de l’Afrique ». Ce qui est exagéré. Car il y a de bons artistes dans la collection, re¬connus ailleurs. Et puis ces artistes ont tous été promus par la Revue noire, que Njami cofonde en 1991, l’année où débute l’exposition itinérante de la collection Pigozzi.
L’idée de Revue noire est de « redresser les bêtises qu’on entendait, d’inscrire l’Afrique dans le monde ». Pendant dix ans, elle sera une caisse de résonance précieuse de la réalité du continent et de sa diaspora. On peut croire qu’elle aura inspiré une autre revue, Nka, lancée trois ans plus tard à New York par l’Américano-Nigérian Okwui Enwezor, qui est un personnage central de l’art contemporain et africain mondialisé.
En 1991, un autre événement fait date, l’exposition « Africa Explores », orchestrée par l’Américaine Susan Vogel en deux lieux new-yorkais, le Center for African Art et le New Museum of Contemporary Art. Le propos ? Présenter les artistes africains comme des explorateurs et non des exploités. Balayer tout essentialisme et prétendue « authenticité africaine ».
C’est là que Pigozzi repère des photos d’artistes maliens alors anonymes. Magnin, lui, s’intéressait peu à ce médium. Mais, même pour le novice qu’il est, la qualité saute aux yeux. Photocopies de ces images sous le bras, il saute dans un avion pour le Mali. A Bamako, un chauffeur le conduit jusqu’au photographe Malick Sidibé, qui à son tour le mènera à son confrère Seydou Keïta. Surpris de sa venue, ce dernier, à la retraite depuis 1977, lui aurait lancé : « Vous avez fait tous ces kilomètres pour moi ? »
Lire aussi : L’art « noir », victime du mépris raciste
Rendez-vous au Monde Festival !
La troisième édition du Monde Festival aura lieu du 16 au 19 septembre sous un titre qui sonne comme un défi à notre monde en crise : « Agir ! ». Agir sur la politique, bien sûr, mais aussi la science, l’éducation, la culture, la diplomatie, la société, la technologie et les entreprises. Le programme du festival est en ligne sur lemonde.fr et tout l’été, nous vous donnons rendez-vous sur la « chaîne Festival »pour y retrouver des portraits, enquêtes, vidéos sur des initiatives et des engagements qui transforment le monde.
Par Roxana Azimi
